En réaction aux critiques exposées par le journaliste Antoine Spire, le Dr Frédérique Maindrault-Goebel, oncologue à l’hôpital Saint-Antoine, répond.  Selon elle, la clinique en cancérologie est la plupart du temps de qualité, la prise en charge personnalisée des patients aussi. Elle reconnaît toutefois que le manque de temps et de formation des médecins  reste un problème à endiguer.

 

frédérique Maindrault 


LMC : Antoine Spire dénonce la disparition d’une certaine qualité dans les échanges entre médecin et patient  lors des consultations : qu’en pensez-vous ?

 

Je ne peux ici représenter tous mes collègues du corps médical, car celui-ci est  constitué d’un ensemble d’invidualités. Mais je ne crois pas du tout à la perte du sens clinique que dénonce Antoine Spire dans son livre. Si on compare aux généralistes qui voient des patients parfois en 5 minutes, en cancérologie, la consultation dure en moyenne 20 à 30 minutes et le plus souvent s’accompagne d’un examen clinique. Il m’arrive de rester une heure et demie avec un patient. C’est vrai, la technicité médicale a évolué et c’est tant mieux ! Moins invasives et moins contraignantes pour le patient, ces avancées technologiques nous permettent d’avoir des diagnostics plus précis. Mais ce qui est important, c’est de prendre le temps nécessaire avec les personnes car selon la phase de la maladie, les besoins ne seront pas les mêmes.  

 

LMC : Mais disposez-vous de ce temps ?

 

Il faut savoir parfois se limiter et aller à l’essentiel car il y a beaucoup de patients à voir. Rappelons que le champ de la cancérologie a considérablement évolué depuis 15 ans et la prise en charge est devenue bien plus importante. Il y a plus de patients en rémission, certains avec une surveillance étroite due à la chronicité de certains types de cancers,  un plus grand nombre d’entre eux qui vont vivre plus longtemps. Avec un manque de médecins qu’Antoine Spire a raison de condamner. De plus, aujourd’hui, 30 à 40% de notre temps est consacré à des tâches hors du domaine médical : dossiers administratifs, secrétariat….. On demande aujourd’hui aux médecins d’être des supermans ! 

 

LMC : Dans son livre, Antoine Spire estime aussi que les médecins ne savent pas instaurer une prise en charge singulière et globale de chaque patient,  qu’en pensez-vous ?


Je suis en désaccord total sur ce point avec lui ! Je sais où en est le patient dans sa vie quand il fait une chimio. S’il a des enfants, s’il travaille, s’il prévoit de prendre des vacances après. Certains patients disent encore être « considérés comme des numéros ». Il est possible que cela existe encore dans certains centres. Mais on parle toujours des dysfonctionnements sans évoquer les équipes soignantes qui s’engagent vraiment auprès des patients avec un grand souci de l’accueil et de personnalisation des soins. Même avant la mise en place du plan Cancer et de la consultation d’annonce, certaines pratiques existaient déjà car nous avions déjà réfléchi à nos comportements. Cependant, je peux reconnaître des lacunes dans la formation des médecins.

 

LMC : Quelles sont-elles  ?

 

Au sein d’une équipe unie, vous rencontrez des individus différents : malgré l’éthique partagée, forte et profonde, et leur excellence personnelle dans l’exercice de leur métier, nous avons tous une empathie différente, des capacités d’expression, de communication, une personnalité propres. On ne va pas robotiser les médecins ! Mais je serais favorable à des formations à l’écoute active données par des professionnels extérieurs au milieu médical.  On pourrait aussi mettre en place ce qui existe dans les entreprises : des formations par petits groupes aux techniques d’entretien, de management, de communication. Cela pourrait se faire en fin de cursus et après les études de médecine, pendant l’exercice de la profession. Car tout au long de notre carrière, rien n’est organisé ou si peu !.

 

LMC : Pensez-vous que la philosophie ou l’ethnologie auraient une place dans cette formation ?

 

La philosophie pourrait sûrement apporter quelque chose, l’ethnologie moins. De fait, les études de médecines devraient comporter plus de réflexion sur la dimension relationnelle . Cela permettrait aux jeunes médecins d’acquérir une autre stature, une épaisseur qui manque parfois aujourd’hui très certainement. Les grands médecins français d’après-guerre - je pense au Dr Jean Bernard pour l’hématologie- avaient, c’est vrai, une formation en lettres classiques. Cela leur donnait une assise humaniste plus importante, une capacité de réflexion et une dimension intérieure plus dense pour exercer la médecine. Aujourd’hui, on sanctionne les étudiants en médecine sur leurs connaissances scientifiques, mais on ne peut repérer au cours de ces études celui ou celle qui  ne serait pas fait pour exercer, quand bien même il ou elle serait inadapté pour diverses raisons à cet excercice !

 

LMC : Pensez-vous qu’Antoine Spire ne s’intéresse qu’aux souffrances des malades et ignore celles des soignants, ainsi que cela lui a été reproché ?


Aujourd’hui, on doit être des « supers docteurs » face à  des patients exigeants, et assez souvent très revendicatifs, du genre « j’ai un cancer donc j’ai droit à tout » .Des patients qui veulent absolument une ambulance, un arrêt de travail obligatoire même s’ils sont capables de travailler, un remboursement de tous les médicaments (même hors cancer)… Des patients qui peuvent se prendre pour des médecins car ils ont collecté des informations médicales sur internet. Ou d’autres qui voudraient un cancérologue disponible toute la journée. Le médecin doit remonter le moral de tout le monde. Et n’a pas le droit de souffrir. Or, nous n’avons aucun espace de parole et peu le temps d’échanger ne serait ce qu’avec nos collègues. Personne ne se préoccupe de nos difficultés même si le « burn –out syndrome « des soignants est connu.

 

Propos recueillis par Marina Lemaire.

Commentaire : (1)

Portrait de pernelle

Le point de vue d'une patiente :
Dr Frédérique Maindrault-Goebel,
Oui votre boulot est difficile, oui beaucoup de soignants s'investissent corps et âme, oui leurs conditions de travail ne sont pas toujours évidentes et oui leur formation est perfectible.
Mais le merveilleux exemple que vous semblez donner n'est malheureusement pas une règle générale, loin s'en faut. Le plan cancer, ses buts louables, restent lettres mortes dans bon nombre d'établissements, même ceux labellisés par l'INCa. Le manque de disponibilité est patent et la technique prend bien souvent le pas sur l'humain. Vous m'avez beaucoup fait sourire sur le temps accordé au patient en oncologie. Moi, et nombre de mes camarades crabahuteurs, ont connu l'exacte proportion inverse de ce que vous décrivez dans les temps de consult. Là où mes oncos me consacraient péniblement (après des attentes interminables) 5 à 10 mn à chaque cure de chimio (aussi mal tolérée fut-elle), mon généraliste y passait systématiquement 3/4 d'heures à une heure après chaque cure. Et pourtant, l'établissement qui m'a suivi a tout les tampons administratifs requis et figure dans le palmarès de certaines enquêtes journalistiques spécialisées. Pourtant suivie pendant près de 9 ans, personne ne s'est jamais préoccupé dans le service de savoir si j'étais seule ou non, si mes enfants vivaient les choses correctement, si j'avais besoin d'une aide à domicile, d'un soutien psy ou d'un soutien pour la reprise du travail... Mon chimiothérapeute, sans son ordi, était bien incapable de me donner un nom de famille. Alors oui, les gentils moutons de Panurge d'antan disparaissent, s'intéressent à leur maladie et assimilent des connaissances qui compliquent un peu les consults. Je ne doute pas que, là comme ailleurs, vous soyez victimes du profil "capricieux" de vos "clients", de leur "consumérisme", de leurs abus, mais à force de faire du clientélisme, du marketing, de la com, la cancérologie devient la victime de sa propre bêtise. Croyez-vous que tous vos patients soient dupes du "marché" cancéreux, des enjeux financiers qui conditionnent tant de comportements "abusifs" dans le milieu médical, dans les labos pharmaceutiques, dans les transports ambulanciers? Croyez-vous que la multiplications des dépassements d'honoraires dans les chirurgies réparatrices, dans les consultations "privées" au sein de l'hôpital public ne participent pas elles aussi à la mauvaise éducation de vos patients, qui se voient parfois traités comme de vulgaires vache-à-lait au coeur d'une pathologie au potentiel mortel??? .
On demande peut-être à nos Doc d'être des supermans, mais on demande aussi à beaucoup de cancéreux de se comporter comme si ils ne vivaient qu'une vulgaire grippe. Les grincheux, les resquilleurs ne se trouvent pas que dans leurs rangs!!! La maltraitance, active ou passive, existe bel et bien, la course contre la montre, la compét à l'économie en sont les premières causes, et elles touchent les soignants comme les soignés.
Le livre de Mr Spire est peut-être à charge, mais il a le mérite de venir contrebalancer la mièvrerie et le monde merveilleux décrit par nombre de journalistes, de médecins, lors du dernier octobre rose. D'ailleurs, si l'on se réfère aux propos tenus par d'éminents collègues à vous lors du dernier colloque de Bicêtre (http://www.espace-ethique.org/fr/video_bicetre2010.php) , il y a encore beaucoup de boulot à abattre et une bonne tranche d'humanité à trouver encore dans la relation patients/soignants!

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