Chez beaucoup de ceux qu’elle atteint, la maladie cancéreuse agit comme un libérateur d’inventivité et d’audace créative. Comment l’expliquer ?

 

Estelle Lagarde

         "J'ai écrit de mon lit blanc les trente premières pages comme un jet. Je n'ai presque rien corrigé », raconte le comédien Richard Bohringer à propos de son dernier livre «Traîne pas sous la pluie » (éd. Flammarion). L’urgence, la puissance, l’inspiration, tout semble lui être venu en même temps que ce terrible cancer du foie qui l’a mis à mal ces dernières années. Paradoxal, non ? Les parcours créatifs de malades cancéreux sont très fréquents. Il suffit d’énumérer quelques exemples publics : Alain Bashung, qui livrait un de ses shows les plus audacieux et intenses deux mois encore avant de disparaître ; notre ami Bernard Giraudeau qui a pu libérer un vrai talent d’écrivain pendant ses années de lutte…

         Et puis tous les autres, si proches de nous. Nicole qui écrit des polars  et raconte la joie qu’elle en retire sur notre site : «j'écris des romans pour adultes et enfants depuis 10 ans, ce qui me permets de me passer d'antidépresseurs et de psys. Je continue car j'écris par plaisir. En ce moment, je me noie dans l'écriture d'un polar et d'une fiction, seront-ils publiés ? »  Cela dépendra de la maladie qu’elle surnomme Ophélie mais il semble acquis que  cela ne l’arrête pas dans son élan. Olivier, qui a avoue « avoir peint ses plus belles toiles entre deux hospitalisations », mais aussi Estelle Lagarde. Dès le 7 mars 2008, date où elle apprend qu’elle porte un adénocarcinome dans son sein gauche, cette photographe architecte commence à se photographier et à mettre en scène les différentes étapes de sa maladie et des traitements. Cela donne « La traversée Imprévue » (ed. la cause des livres), un livre de textes et photos ainsi qu’une exposition itinérante pendant cet hiver à Paris. La jeune artiste avoue : « j’ai eu cette chance d’avoir pu apprivoiser les effets secondaires des traitements par l’acte créatif. J’ai pu exorciser, au fur et à mesure qu’ils venaient à moi, les questionnements, les angoisses, les sentiments négatifs en les exprimant dans des textes et en créant des images ». Des productions comme arrachées à la souffrance et à la peur de mourir.        

C’est là l’une des premières explications de tant de créativité. Produire une œuvre artistique ou tout simplement construire un projet, cela implique de rassembler ses forces de vie. «  Une force de caractère particulière, la persistance, va donc se manifester dans l‘effort soutenu de la création. explique le psychiatre Jean Cottraux dans son dernier livre consacré à l’élan créatif (A chacun sa créativité, ed.Odile Jacob) » Outre le plaisir, toujours stimulant, le retour régulier sur l’ouvrage en dépit des obstacles (fatigue, découragement…) maintient du coté de la vie , de la libido, d’Eros.  .

         La concentration, la sollicitation des sens, le recours au souffle de l’imaginaire, tout cela évite enfin de penser aux traitements, aux rechutes, et à soi ! «Quand j ‘écris des paroles de chansons raconte Jean-Paul, j’oublie totalement que je suis malade ! Je suis dans le présent et ç’est tout ce qui compte ». En sortant de l’égocentrisme auquel contraint trop souvent le cancer, la créativité permet de se tourner vers les autres. On peut alors offrir des visions inédites, des objets nés de ce qu’on n’a pas su dire en mots.

         Tant d’énergie s’explique aussi par le dépassement des limites habituelles. «Le cancer a comme gommé toutes les petites peurs inutiles qui me freinaient jusque là » constate Sylviane. Pourquoi en effet ne pas dépasser ses craintes ridicules de s’exposer, de ne pas être au top, de ne pas produire des textes, des dessins, des photos, des sons parfaits, quand la seule vraie peur devant laquelle s’incliner est celle de la maladie ? Ils sont nombreux aujourd’hui à penser que le cancer les a en ce sens désinhibés.  

         Mais ne soyons pas naïfs : si la créativité naît chez de nombreux malades, c‘est parce qu’ils ont compris dans leur chair –contrairement à beaucoup de biens portants- que le temps n’est pas infini, et  qu’ils sont mortels. L’urgence d’exprimer sa voix ou ses talents, uniques, de laisser des créations à partager  permet de se rendre d’une certaine façon immortel.

Au quotidien aussi, tout simplement, « tout ce qui peut embellir ou améliorer la vie peut-être considéré comme créatif, observe Jean Cottraux ». Ainsi, on peut activer cette énergie réjouissante dans une cuisine, lorsqu’on invente et réussit une nouvelle recette, ou dans un salon, lorsqu’on arrange un bouquet de fleurs fraîches. Autant de pépites de vie grapillées sous le nez de l’ennemi, soudain silencieux .

Pascale SENK

 

Photo : Estelle Lagarde "La terrasse I", série 2440, ouvrage La traversée imprévue

 

Pour en savoir plus :

Estelle Lagarde « La Traversée imprévue » (livre publié à « la cause des Livres »)

Exposition du 12/10 au 4/12/2010 à Paris ( mairies du 18è et du 11è arrondissements et Galerie Dialogos,  Paris 3è) 

 

 

Commentaires : (3)

Portrait de Cathie

un sentiment d'urgence mêlé au refus du "rien" de cet au-delà inconnu, ça crée (c'est le cas de le dire) un sacré bouillonnement !

Portrait de sitelle

Et tous les anonymes comme Bernadette qui a peint et écrit depuis maintenant six ans, depuis que les métastases osseuses lui ont fait comprendre que les ressources vitales n'étaient qu'en elle-même.

Marie-Claude.

Portrait de ecaille

Pour moi aussi, la créativité est née avec le cancer.
Plusieurs voies d'explication à mon avis.

1. La désinhibition.
Elle est réelle. quand on est malade, on sort du train-train quuotidien et on se retrouve dans un autre monde. Du coup des références de vie évidentes volent en éclats : travail, loisirs, couple, puis amour, famille, voire but dans la vie. Parce que l'on a le temps de penser à ce qui nous est essentiel, au moins essentiel pour éventuellement "bien partir".

2. le temps.
Le temps s'arrête. Cela m'a tout de suite sauté aux yeux, dès le début du traitement et même dès l'annonce. Puis la notion du temps a elle-même changé, car nous développons une autre idée de ce temps qui nous est précieux. Je fais référence ici à un article intéressant lu dans la nouvelle formule du magazine "Cle". Nous vivons dans un monde hallucinant où la vitesse est primordiale. Nous courons tout le temps. Le temps de lire une information et elle est déjà obsolète...
Donc, avec le temps qui nous est donné pendant le traitement, nous vivons des moments de lâcher prise, envie de connaître plein de choses, envie... de se réaliser pendant qu'il est encore temps.

3. Le cerveau droit
Ce passage "à vide" permet à certains de se réaliser donc. De développer sa sensibilité, ce qu'il a au fond de lui et qui ne demandait qu'à s'épanouir. Pour moi aussi, il y a eu cette affectivité enfin assumée, des découvertes, des capacités révélées. Le cerveau droit se réveille, il y a rééquilibration de notre fonctionnnement, de notre vie.