En mai 2002, Laurette, fille du chanteur Michel Fugain, disparaissait à l’âge de 22 ans, emportée par une leucémie aigue. Dans son livre « Moi on ne m’a jamais demandé comment j’allais », sa sœur, la comédienne Marie Fugain, dévoile la souffrance de ceux qu’elle nomme « les oubliés de la douleur », frères et sœurs du malade, mais aussi cousins ou grands-parents. Entretien.

Marie Fugain

LMC : votre livre paraît dix ans après le décès de votre sœur. Quel a été l’élément déclencheur ?

J’avais envie de faire un documentaire pour mettre en lumière les oubliés de la douleur. On ne demande jamais aux grands-parents, aux cousins ou aux amis comment ils vont. Pourtant ils vivent eux aussi la douleur de perdre quelqu’un. Partirait-on du principe qu’ils sont moins proches, et qu’il y a une hiérarchie de la douleur ? Certains frères ou sœurs peuvent ne pas être  très liés,  mais pour ceux qui sont fusionnels, ce deuil sera la catastrophe de leur vie. Dans ma famille, nous avons été élevés ensemble avec mes cousines. Elles ont aussi perdu quelqu’un de cher. Et il n’était pas normal pour mes grands-parents de perdre leur petite-fille. En évoquant ce sujet dans une maison d’édition, on m’a proposé d’en faire un livre. J’ai alors eu deux pensées : que ça n’intéresserait personne, et que j’allais faire trois pages « oui, j’ai mal, merci, au revoir ». En fait, l’éditeur avait appuyé là ou je pensais ne plus avoir mal, et ça m’a fait le plus grand bien. 

LMC : vous exprimez très bien la douleur de ces « invisibles ». Mais vous-même avez refusé toute thérapie…

Ça ne m’apportait rien d’avoir quelqu’un qui me parle des cinq étapes du deuil. C’était trop ! Je ne sais pas où j’en suis d’ailleurs de ces étapes : j’ai moins de colère. Je ne nie pas le déni… Je ne voulais pas d’un médecin, d’un professionnel en face de moi .Je voulais parler à mes parents, à mon entourage. Mais les gens venaient me voir me pour me demander comment allaient mon frère, mes parents. C’est que nous étions une famille « publique ». Je suis née à l’époque du Big Bazar de mon père, donc nos bonheurs étaient parfois publics. Aucun souci quand tout va bien. En revanche, je n’étais pas préparée à vivre ce chagrin en public. J’ai très mal vécu que des inconnus puissent vivre « notre » douleur par procuration. Je n’avais pas du tout envie de partager ma sœur dans la douleur.  Certains n’ont pas su rester à leur place, me disaient : « tu sais, je comprends, c’est tellement dur ». Mais je n’avais pas envie d’être comprise, on ne me demandait même pas comment j’allais ! J’avais aussi seulement besoin que ma douleur soit prise en considération et qu’on ne dise pas : « Oh Marie a sa vie maintenant ! » comme j’ai pu l’entendre tant de fois ! Comme si je n’avais pas mal. J’avais 28 ans donc j’étais grande ? On n’a pas moins mal parce qu’on vieillit !

LMC : avec une sorte d’obligation d’être debout, de résister ?

Bien sûr. La société nous l’impose. On n’a pas le droit de se plaindre ! Il faut être productif, assumer ses responsabilités. Une femme doit tout faire : gérer la maison, les enfants, le travail, elle ne va pas se plaindre en plus…Quant aux hommes, ils n’ont pas le droit de pleurer. Moi, je dis à mes deux petits garçons qu’ils ont le droit de pleurer et de craquer. Ça fait du bien de laisser sortir ses larmes. Si on prenait cinq minutes par jour pour demander à quelqu’un comment il va et pour écouter vraiment sa réponse, il y aurait peut-être moins besoin d’aller voir « quelqu’un » et de payer. Et puis, si on passe notre vie entière chez le psy, n’est-ce pas le signe que celui-ci n’est pas bon ?

LMC : qu’est-ce qui vous a aidé ? Qu’est-ce qui peut consoler de l’inconsolable ?

J’ai découvert un instinct de survie très fort car après la mort de ma sœur, j’ai perdu d’autres proches et mes parents se sont séparés. Ça fait beaucoup ! Je crois que nous avons tous en nous cet instinct-là. Si on arrive à toucher cette force du bout des doigts, alors on peut se dire « oui je suis fragile, je suis faible mais forte aussi, je vais y arriver ». Je suis très positive. Chaque soir en m’endormant je pensais : « demain ça ira mieux ». Et puis, j’ai beaucoup appris sur l’humain. J’ai compris ce qui était bon pour moi.

LMC : après le décès de votre sœur, votre mère, Stéphanie Fugain, a crée l’association « Laurette Fugain ». Vous écrivez que l’association vous a volé votre mère…

 Ma mère a soulevé des montagnes pour l’association. Grâce à son action, il y a eu une prise de conscience concernant le besoin de plaquettes et le don d’organes. C’était un investissement à fond. Mais s’engager dans une association ne veut pas dire s’investir dans une famille. 

 LMC : vous sentez-vous apaisée, sereine ? Vous précisez qu’il vous a fallu plus de 8 ans pour aller mieux …

Je suis sereine avec mes parents et par rapport à la mort de Laurette. Je défendrais l’association et ses valeurs becs et ongles. Ce livre m’a fait un bien incroyable. Il s’est construit naturellement. J’ai appris à lâcher-prise ! Mais je ne veux pas faire mon deuil. Le deuil d’une situation, oui, mais pas de ma sœur. On ne va pas demander à une mère de faire son deuil et d’oublier son enfant. Nous avions le même sang, je suis liée à elle pour la vie. J’étais avec elle quand elle a rendu son dernier souffle. J’ai envie de la garder dans ma mémoire la plus profonde. La peine, le chagrin, des souvenirs drôles aussi sont là. Je  les raconte car la vie est faite de ça. La vie continue et c’est quelque chose de magique. J’aurais des fous rires, je rencontrerai des gens super. Il faut chérir cette vie et vivre l’instant présent.

Propos recueillis par Marina Lemaire. 

Ndlr: L’association Laurette Fugain promeut le don de moelle osseuse et de plaquettes. 

 

 

Pour en savoir plus :

Marie Fugain pensait être née sous une bonne étoile. Le décès de sa sœur a été  « une météorite » dans sa vie. Pendant des années, elle sera un vaillant petit soldat jusqu’à la prise de conscience que sa douleur pouvait être reconnue. Elle raconte les sentiments qui traversent tous les proches de malades : culpabilité, impuissance, absence incommensurable. Son livre, sincère et touchant, dit aussi la nécessité de « préserver sa capacité à être heureux » malgré tout.« Moi on ne m’a jamais demandé comment j’allais » de Marie Fugain, sortie le 29 mars. Ed. Michel Lafon. 


 

Commentaire : (1)

Portrait de cerOnac

C'est vrai qu'on demande beaucoup aux proches... et pas seulement face à un deuil, face à la maladie aussi. On leur demande d'être fort, on leur demande des nouvelles du malade, mais pense t-on toujours à leur demander comment, eux, vivent ces moments-là ?
Par contre, je ne suis pas d'accord avec "faire son deuil ET oublier"... "Oublier" n'est pas une suite logique de "faire son deuil". On peut faire son deuil, dépasser sa souffrance et ne jamais oublier ! comment le pourrait-on d'ailleurs ? On ne peut ou ne veut pas faire son deuil pour des raisons x ou y qui sont totalement personnelles. L'essentiel étant pour chacun(e) de trouver son propre équilibre en fonction... Enfin, je vois les choses comme ça !

cerOnac
"On peut construire quelque chose de beau avec les pierres du chemin"