Non, il n’y a pas d’aliments « anticancer » ! | la maison du cancer

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Une expertise collective, réunissant pendant quatre ans des chercheurs de différentes disciplines, vient de publier son rapport  sur les liens entre nutrition et cancer. Une étude qui met les pieds dans le plat,  en s’attaquent notamment à la notion d’aliments « anticancer ».

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Encore une pièce à conviction à ajouter au débat qui secoue nos assiettes depuis quelques années. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a mandaté pendant quatre ans une équipe de chercheurs pluridisciplinaire pour réfléchir à  un thème d’actualité « Nutrition et cancer : légitimité des recommandations  nutritionnelles dans le cadre de la prévention des cancers». Cette expertise collective, qui a tenu compte des études disponibles au plan international, vient de remettre son rapport. On y trouve la confirmation d’informations déjà largement relayées par les medias ou les programmes de santé publique. On y découvre aussi la mise en doute affirmée de certaines théories à succès sur des supposés aliments « anticancer ». Voici, en quatre temps, les éléments à retenir de ce rapport de 75 pages. 

Premier constat : oui, les liens entre alimentation et cancer existent, et ils interagissent à différents niveaux.

Le rapport de l’Anses vient adouber les conclusions d’études internationales, telles que celles menées par le fonds international de recherche contre le cancer (WCRF) et l’American Institute for Cancer Research (AICR) : selon ces organismes, de l’ordre d’un tiers des cancers les plus communs pourraient être évités dans les pays industrialisés (dont la France) grâce à la prévention nutritionnelle. Les experts vont encore plus loin : « on  estime que l’ensemble des facteurs nutritionnels (alimentation, consommation de boissons alcoolisées, surpoids/obésité et activité physique insuffisante)  intervient dans l’apparition d’un tiers des cancers les plus communs –sein, prostate, colon.. ».  Il est intéressant de noter que dans cette étude, au même titre que la consommation d’aliments, c’est aussi la régulation énergétique et la surcharge pondérale qui sont des facteurs déterminants de l’apparition de cancers.  Ainsi, on prend en compte « les effets indirects de l’alimentation que sont le surpoids et l’obésité, ainsi que  les effets hormonaux de l’exercice physique et son rôle sur l’équilibre énergétique qu’il favorise ». Notre alimentation, ce n’est pas seulement ce que nous avons dans nos placards et réfrigérateur, c’est aussi la manière dont nous régulons ou pas ces apports.

Deuxième constat : il y a des aliments à modérer, voire à éviter

La prévention, c’est d’abord savoir dire non à certaines habitudes alimentaires. Il y a ainsi les aliments à éviter. Là, c’est simple et définitivement prouvé scientifiquement : L’Anses recommande de limiter la consommation d’aliments à forte densité énergétique (comme les acides gras trans) car ils favorisent le risque de surpoids. De plus, la consommation des boissons alcoolisées doit être réduite et les consommations de viandes rouges, de charcuteries, de sel et d’aliments salés, impliquées dans l’apparition de certains cancers, doivent être limitées. A  ce titre, le rapport rappelle que l’apport moyen en sel (8,5 g par jour pour un adulte) reste trop élevé en France, même s’il a baissé ces dernières années.

Troisième constat : il faut favoriser la consommation de certains aliments

Des fruits et des légumes chaque jour, décidément c’est la voie royale pour notre santé !  Pour les experts de l’Anses, l’effet protecteur des fruits et des légumes vis-à-vis de certains cancers est lié à leur composition en constituants qui présentent des effets bénéfiques sur la santé, notamment certains nutriments comme les fibres, les vitamines et les minéraux et d’autres microconstituants comme les polyphénols. Ainsi, la consommation de fruits et de légumes est associée à une diminution du risque de cancers. De plus, la consommation de légumes contribue à diminuer le risque de surpoids et d’obésité. Evidemment, le rapport reprend à son compte les préconisations du PPNS  (ProgrammeNationalNutiritionSanté) selon lequel il est recommandé de consommer 5 portions de fruits et légumes par jour, soit environ 400 g/jour. 

Quatrième constat : aucun fruit, légume ni épice ne peut être qualifié d’« anticancer » en soi

Dans ce rapport, les mots sont lâchés, notamment lorsque les experts réunis se demandent : « existe-t-il des aliments anticancers ? ». « Anticancer » : on comprend bien que derrière cette expression sont visés les ouvrages à succès du Pr David Khayat (« le vrai régime anti-cancer » (éd.Odile Jacob ) et le best seller du Pr David Servan-Schreiber (« Anticancer » éd. Robert Laffont). Dans ces livres, et le pour le vaste courant d’adhésion qu’ils ont suscité, certains aliments sont mis en avant pour leur richesse en molécules (ex : vitamines, minéraux, antioxydants…). Il s’agit notamment de certaines baies (myrtille, cassis, …), la grenade, l’oignon, le brocoli, qui sont ainsi parfois qualifiés d’aliments « anticancers ». Or le rapport rappelle que leur effet sur le cancer a été observé de manière expérimentale seulement  chez l’animal ou in vitro sur des cellules isolées. En l’état des connaissances, il est impossible d’extrapoler ces résultats au développement des cancers chez l’homme. Et les experts de l’Anses d’enfoncer le clou : « L’expression « aliment anticancer » est trompeuse : elle peut laisser croire que la consommation d’un aliment en particulier peut empêcher le développement d’un cancer, voire le guérir, ce qui est totalement faux et infondé. En effet, aucun aliment, quelle que soit sa composition nutritionnelle, ne peut, à lui seul, s’opposer au développement d’un cancer ou de toute autre maladie ». Interviewé sur ce point par le journal le Monde, le Pr David Khayat  s’est défendu : « j’estime comme l’Anses qu’aucun aliment ne peut être considéré comme un médicament. Mon livre ne s’adresse pas à des patients ou des ex-patients, mais à des gens bien portants qui, par définition, n’étant pas malades, n’ont pas besoin de médicaments » (1).

Conclusion : de la mesure en toute chose !

Qu’apprend-on de ce nouvel épisode de la bagarre généralisée pour une « autre alimentation » ? Que les grecs de l’Antiquité avaient  raison : la santé vient de l’équilibre. Aucun excès, ni dans un sens ni dans l’autre, n’est salutaire. Ce que les experts de l’Anses répètent plusieurs fois, sous différentes formes, dans leur rapport : « du point de vue de la prévention des cancers, il est nécessaire de raisonner de manière globale et ainsi, seule une alimentation équilibrée et diversifiée avec un apport calorique adapté aux dépenses énergétiques jointe à une activité physique régulière peut contribuer à réduire le risque ». Comprenez : si vous ne mangez que du brocoli et ne faites jamais de sport, vous ne jouez pas en votre faveur. Surtout, ce n’est pas en vous focalisant uniquement sur l’alimentation que vous vous protègerez : « le développement des pathologies, et en particulier celui du cancer, fait intervenir un très grand nombre de facteurs, dont certains sont indépendants de notre alimentation ». A  maladie multifactorielle, la réponse ne peut être que multifactorielle aussi.

Pascale SENK

(1) Interviewé par Pascale Santi, Le monde, édition du vendredi 27 mai 2011