“Pas de recette miracle contre le cancer, mais des comportements alimentaires sains à adopter” | la maison du cancer

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Le lien entre alimentation et cancer donne lieu à des débats et des controverses sans fin, au point que les malades ne savent plus à quel saint se vouer. Nous avons cherché à faire le point sur différents sujets auprès de Serge Hercberg, directeur de recherche à l’Inserm, professeur de nutrition à l’Université de médecine de Paris 13, et coordinateur de l’étude Nutrinet.

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LMC : Comment expliquez-vous les débats et les querelles autour des liens entre alimentation et cancer ? N’y-a-il pas de vérité scientifique à ce sujet ?

Serge Hercberg : La nutrition n’a longtemps pas été considérée comme une discipline scientifique. Tout le monde mange ; donc tout le monde a une opinion sur ce qu’il faut manger. De plus, les recherches se sont concentrées sur les problèmes de grande carence qui ont longtemps dominé dans nos sociétés occidentales et qui demeurent encore aujourd’hui prégnants dans de nombreux pays. On a pris conscience assez récemment, dans les années 70 et 80, du rôle des facteurs alimentaires dans la prévention. C’est aussi un domaine dans lequel se conjuguent des intérêts différents ; les scientifiques, les gourous, les industriels émettent des avis différents et cela engendre une cacophonie dans laquelle le malade peine à se retrouver.

LMC : Quelles sont les certitudes dont l’on dispose aujourd’hui dans les rapports entre alimentation et cancer ?

S.H. : On a des certitudes dans le domaine de la prévention. On sait que certains comportements alimentaires permettent de diminuer significativement le risque de cancer. Une expertise récente, menée par le Fonds mondial de recherche contre le cancer, a mobilisé 250 chercheurs. 70.000 articles ont été analysés. Elle n’a pas produit de scoop mais a conforté certains enseignements : les effets protecteurs des fruits et légumes et des fibres; l’importance de maintenir un poids adéquat, d’avoir une activité physique régulière ; l’intérêt de l’allaitement maternel ; le rôle nocif d’une consommation régulière d’alcool, même modérée. Un verre d’alcool par jour augmente le risque de cancer du sein.

LMC : Quel est à votre sens le poids des lobbies dans la production d’études sur le sujet ?

S.H. : Les lobbies n’influent pas tant la production d’études, pour laquelle nous pouvons obtenir des fonds publics, que sur la définition de recommandations publiques. On peut comprendre les défenses corporatistes, mais quand on voit la violence extrême des viticulteurs face à des études sur lesquelles existe un consensus scientifique, cela pose question. L’agroalimentaire exerce aussi un lobbying.

LMC : Autres exemples des difficultés à connaître une vérité scientifique : le lait, ou les produits bios. Que sait-on de leurs effets sur la prévention du cancer ?

S.H. : Il y a les « pro » et les « anti » lait. C’est compliqué. Ce que l’on sait, c’est que les produits laitiers ont un bénéfice pour la prévention du cancer du sein et du côlon ; mais qu’il existe des études montrant des effets négatifs pour le cancer de la prostate. Les données ne sont pas convergentes. Par ailleurs, les produits laitiers fournissent des apports nutritionnels dans d’autres domaines. La recommandation les concernant est donc la suivante : consommez trois produits laitiers par jour, ni plus, ni moins.

Concernant les fruits et légumes bios, il n’y a pas d’avantage sur le plan de la santé à en consommer, même s’il existe d’autres arguments- environnementaux notamment –  en leur faveur. Le lien entre pesticides et cancer est uniquement démontré chez certains agriculteurs, qui en inhalent ou sont en contact prolongé avec eux.

De manière générale, il n’y a pas de recette miracle contre le cancer ; il faut adopter des comportements alimentaires sains : ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé ; consommer des fruits et légumes en grande quantité ; privilégier le poisson. C’est une bonne manière de baisser les risques de cancer comme les risques de maladies cardiovasculaires.

LMC : Sortons du domaine de la prévention pour nous intéresser aux besoins de malades atteints de cancer. Quelles sont les certitudes dont on dispose sur ce sujet ?

S.H. : Nous avons malheureusement beaucoup moins d’études sur cette question. Longtemps, on a pensé que l’alimentation était un problème secondaire ; seule la dénutrition a fait l’objet de réflexions poussées. Des programmes de recherche sont en cours. On constate que les femmes ayant eu un cancer du sein prennent du poids : effet du traitement, de la maladie ? Il faut que l’on creuse ces questions. On sait par contre que les compléments et autres suppléments n’ont aucun effet. Le béta-carotène peut même aggraver les difficultés du malade, voire faciliter la récidive.

LMC : Vous parlez de « fracture nutritionnelle » : cela signifie-t-il que nous ne sommes pas tous égaux devant l’alimentation, donc devant le cancer ?

S.H. : Tout à fait. Il existe des inégalités sociales considérables. Les populations les plus pauvres ont les comportements alimentaires les moins favorables à la santé. Dans la population générale par exemple, 17% des femmes sont obèses. Cette proportion s’élève à 30% dans la population soutenue par des structures d’aide alimentaire. Il ne suffit pas de communiquer, de faire campagne pour la consommation des fruits et légumes, mais il faut mettre en place des mesures d’accessibilité pour baisser les prix, et distribuer des « coupons » légumes semblables à des chèques restaurant.

Propos recueillis par Claire Aubé, [email protected]