La perte de poids : l'ennemie du malade | la maison du cancer

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La perte de poids pendant un traitement est un facteur aggravant : à pathologie égale, un patient dénutri a un risque de mortalité plus important qu’un patient non dénutri, nous explique le Docteur Sami Antoun de l’Institut Gustave Roussy. A partir de quand parle-t-on de dénutrition du patient ? Quelles sont les solutions ? Un entretien qui fait le point sur un sujet crucial, la dénutrition.

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Interview du Docteur Sami Antoun, Responsable du Comité de Liaison Alimentation Nutrition à l’Institut Gustave Roussy

LMC : Comment définir la dénutrition dans le cadre d’un cancer ?

On considère qu’il y a dénutrition lorsqu’un malade a perdu, sans le vouloir, 10% du poids qui était le sien avant la maladie. Jusqu’à un passé récent, les médecins se contentaient de vérifier l’indice de masse corporelle, l’IMC (poids divisé par le carré de la taille). Mais aujourd’hui, avec une population qui présente de plus en plus de surcharge pondérale et de patients atteints d’obésité, l’IMC n’est plus un indicateur fiable.

LMC : Doit-on prendre en compte la rapidité avec laquelle la perte de poids survient ?

Effectivement. Une perte de poids de 10% en six mois signifie un risque de dénutrition plus sévère qu’après un ou deux ans. C’est un fort signal d’alerte.

LMC : Est-ce que tous les cancers ne s’accompagnent pas d’une perte poids, d’une façon ou d’une autre ?

C’est un peu plus compliqué que cela. Dans beaucoup de cancers, la maladie induit un remplacement du muscle par de la graisse, ce qui est un des symptômes de la dénutrition. Cela peut passer inaperçu, mais représente un risque nutritionnel réel, notamment chez les personnes en surpoids. Et il n’est pas toujours facile de faire comprendre, même aux soignants, qu’un patient obèse peut être en même temps dénutri.

LMC : A qui s’adresser lorsque l’on est malade ou proche de malade, et que la perte de poids peut laisser craindre une dénutrition ?

En premier lieu à son médecin traitant. C’est à lui d’évaluer la situation avec des questions simples : est-ce que le malade mange la même quantité que d’habitude, est-ce qu’il arrive à se nourrir durant le traitement… Il pourra prescrire un bilan sanguin, avec entre autres des recherches d’albumine et de CRP, qui peuvent donner des indications sur la dénutrition. En fonction des résultats, il peut être conseillé d’aller voir un nutritionniste ou une diététicienne pour adapter l’alimentation aux problèmes que rencontre le malade (désordres du goût, de l’odorat…). On ne fait pas assez appel aux diététiciennes et c’est dommage.

LMC : Doit-on parfois en arriver à une nutrition plus artificielle ?

Oui, cela arrive, soit en période post-opératoire ou en cours de traitement. Il faut bien faire comprendre aux malades que lorsqu’ils rentrent chez eux avec une prescription de compléments nutritionnels, les avaler n’est pas optionnel, cela fait partie de leur traitement, comme les médicaments, que cela soit bon ou pas. Ensuite, pour les cas plus critiques, on peut être obligés parfois de nourrir le patient par une sonde dans l’estomac ou en perfusion, lors des phases de chimiothérapie. C’est d’ailleurs nécessaire et très bénéfique quand il existe un blocage physique au niveau de l’estomac. Les médecins ont de plus en plus tendance à intervenir dans le sens d’une nutrition ‘forcée’, même s’il n’y a pas encore d’études et que tous les soignants ne sont pas d’accord sur le sujet.

LMC : Pourquoi aller dans le sens d’une « nutrition forcée » ?

Tout simplement parce qu’un patient dénutri, à pathologie égale, a un risque de mortalité plus important qu’un patient non dénutri. Parce qu’un patient qui se fait opérer en pleine dénutrition a un risque de complications 10 fois supérieur, qu’il a une moins bonne qualité de vie, qu’il est plus sujet aux infections, et que surtout, la toxicité des traitements, dont la chimiothérapie, sera plus importante chez lui. Or, si la toxicité du traitement est plus importante, si le patient supporte moins bien son protocole, on aura tendance à l’écourter, donc à diminuer ses chances de guérison. Le message que nous essayons de faire passer actuellement c’est ‘laissez-nous nourrir les malades, ils auront plus de chance de poursuivre leur traitement jusqu’au bout’. De plus, on constate au fil des années qu’à volumes de tumeurs égales, certaines sont plus agressives que d’autres, et que les plus agressives ont un plus fort impact sur la dénutrition.

LMC : Que pensez-vous des compléments qui se vendent sans ordonnance, avec anti-oxydants, omégas 3, etc…

Nous manquons d’études sur ce sujet. Il semblerait, avec les réserves d’usage, que si les anti-oxydants sont intéressants en phase de prévention, ils puissent être néfastes durant la maladie car certaines thérapies ont justement pour but d’oxyder les cellules malades, donc cela reviendrait à marcher à contre-courant.Quant aux omégas 3, ils pourraient peut-être être intéressants dans certains cas ou pratiques ponctuelles, mais là encore, nous manquons d’études sur le sujet pour être affirmatif dans un sens ou dans l’autre.

LMC : Chez les patients qui souffrent de dénutrition, ceux qui ont perdu beaucoup de poids, comment se fait le retour à la normale ?

C’est très variable d’une pathologie à l’autre. Déjà, il est bon de rappeler que les troubles du goût et de l’odorat liés à la chimiothérapie disparaissent un à deux mois après l’arrêt du traitement. Ensuite, le retour à un état nutritionnel satisfaisant peut prendre de quelques mois à un ou deux ans, en fonction du type de cancer.

LMC : La nutrition serait donc une nouvelle clé de voûte des traitements ?

Absolument. D’autant qu’avec l’amélioration des traitements, le cancer va devenir une maladie de type chronique, comme l’insuffisance cardiaque ou respiratoire. Et que donc le rôle du support nutritionnel sera de plus en plus important pour la vie quotidienne des malades. On a mis longtemps à prendre en compte la douleur dans la maladie. Aujourd’hui, il faut que les patients et les médecins se mobilisent, fassent du lobbying, pour qu’au même titre que la douleur, la nutrition soit prise en compte dans le traitement même de la maladie. Elle a un réel impact sur le patient, la maladie, la guérison, et c’est un domaine où il est possible d’agir, donc agissons !

Propos recueillis par Aurélie Laglantine

Crédit photo Institut Gustave Roussy/ A.Chéron