Breaking Bad, le cancer comme un Big Bang | la maison du cancer

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La série télé la plus explosive du moment ose explorer les effets libératoires de la maladie mortelle. Lorsque tout vous échappe, et que vous allez droit dans le mur, pourquoi ne pas se lâcher totalement ? Tel est le trajet politiquement incorrect de Walter White, cancéreux devenu dealer.  

 

La série américaine Breaking bad illustre de façon réaliste et juste la découverte d’un cancer et ses conséquences sur un individu. Le héros de la série, Walter White, est professeur de chimie dans une high school d’ABQ (Albuquerque–New Mexico).

Chaque jour, il s’efforce de susciter l’intérêt des rejetons de la middle class. Il arrondit ses fins de mois en astiquant des carrosseries dans le carwash de Boris. Il roule en Toyota Prius, véhicule hybride. Il est soucieux de son environnement et de la sécurité de sa famille (sa femme ne travaille pas et leur fils unique souffre de paraplégie). Il a renoncé à une carrière dans  l’industrie (après avoir fondé la start‑up Gray Matter, avec son colocataire Greg Schwartz). Il médite régulièrement devant son diplôme et les lauriers qui lui étaient promis.

La présentation initiale du personnage favorise aisément l’identification chez le spectateur, pour peu que ce dernier éprouve une once de frustration. Son statut de scientifique, son implication vers autrui, la conscience et la conviction qu’il manifeste face aux étudiants pourraient être comparés à ceux d’un médecin, par exemple.

La vie de Walt va basculer, lorsqu’il se met à tousser, puis à cracher du sang. Lui, qui n’a jamais fumé, qui a toujours suivi les recommandations, qui consomme du lowfat vegetal bacon, consulte un médecin. Au bout des examens, il se voit annoncer son diagnostic : « vous avez un cancer du poumon inopérable, je suis désolé », à quoi il répond : « vous avez une tache de moutarde sur le col de votre blouse ».

Le médecin lui demande s’il a bien compris : «vous‑avez‑un‑cancer‑du‑poumon-inopérable », répète-il  alors mécaniquement.

On aurait pu imaginer que le médecin reprenne l’histoire de la moutarde avec le patient au lieu de le ramener tout de suite au réel du cancer…Mais Walt entend les mots dans un brouillard auditif et se raccroche au détail. Il n’est plus qu’hyperacuité domestique quand tout s’effondre autour de lui. Il entre dans une autre dimension de sa propre vie, décortiquant chacun de ses instants à l’aune de ses pulsions libérées de sa morale bienséante, objet d’un marchandage dorénavant devenu inutile.

Des scènes où l’on voit le malheureux, seul, au bord d’une piscine désaffectée, lancer des allumettes dans une eau souillée, pourraient représenter les moments d’interrogation qui peuplent ses aubes insomniaques.

Pourquoi moi, comment est‑ce possible ? Qu’est‑ce que j’ai fait ? À quoi bon toutes ces précautions, toute cette morale, pour que je sois trahi de la sorte ?

Mais ici le personnage ne dit pas, n’explique pas, il va avancer et montrer son nouveau visage.

Walt décide d’abord de ne rien dire à sa famille. On suppose  qu’il y a une part d’altruisme (protéger ses proches) ou une part de colère anticipatrice (de toute façon, ils ne peuvent pas comprendre) ou les deux. Mais des changements radicaux vont apparaître dans son comportement.

La maladie agit sur lui, les symptômes de toux, de fatigue progressive lui valent les remontrances de Boris. Walt le quitte sur‑le‑champ en n’omettant pas de lui exprimer très sincèrement tout son mépris.Vient le temps de la chimiothérapie. Il vomit en classe, il se rase la tête avant de perdre complètement ses cheveux. Ce qui lui vaut un « Waouw» admiratif de son fils au petit-déjeuner.

Vous avez le vertige ? Sautez donc à l’élastique !

Il rosse une armoire à glace qui se moquait de son fils handicapé, mais il l’attaque par derrière. Walt combat le mal par tous les moyens, même les plus radicaux.

Tous les moyens sont bons, même les plus « malins ».

Il accompagne son beau‑frère, policier de la Drug Enforcement, dans l’arrestation de trafiquants dans un laboratoire clandestin.  Le spectacle de la violence le surprend, alors qu’il reste bien à l’abri dans un véhicule de police. Le beau-frère agit comme une aguicheuse qui lui proposerait du frisson pour de vrai. Et lui comme un chien qui bave de désir ne sera pas déçu. Il assiste à la fuite d’un comparse par une fenêtre à l’étage, le fuyard abandonne précipitamment une voisine topless pour une grosse cylindrée, bruyante et tape à l’oeil.

Walt reconnaît un ancien de sa classe de chimie au lycée.

Engoncé dans un gilet pare‑balles, il pénètre dans la caverne secrète, remplie d’éprouvettes, de cornues et autres becs Bunsen. Il constate que son élève avait finalement acquis les compétences requises pour cette activité criminelle.

Meth is death, la méthamphétamine élaborée grossièrement par son apprenti, irrigue les faux espoirs d’une jeunesse déglinguée, sombre et dorée.

Walt saute le pas, il décide de tourner la page du bien, du juste, du vertueux. Le cancer et ses promesses enflammées inversent la poussée de l’adaptation sociale comme un réacteur,dans une frénésie quasi libidinale.

Ses péripéties l’amènent progressivement à endosser la peau d’un criminel, il produit une crystal meth digne d’un prix Nobel, il se débrouille pour étrangler un otage, caresser sa femme lors d’une réunion de parents d’élèves, donne une leçon de chimie appliquée à un caïd sanguinaire en faisant voler en éclat son bunker pourtant digne de Fort Knox avant de contracter la commande… qui lui permettra de régler les 90 000 $ des honoraires de son cancérologue !

Si son assurance santé avait couvert les frais médicaux, Walt n’aurait pas eu besoin de mal tourner pour s’en tirer. Les arrangements de Walt avec la moralité, avec son éducation, étayent néanmoins sa nouvelle vie et il réintègre en permanence un équilibre sensationnel, sensoriel, sentimental, par le jeu des extrêmes.

Une course contre la montre, dans une fuite en avant, vers la fin. Tant qu’on n’est pas mort, c’est donc qu’on est vivant ? Pourquoi est‑ce si bon ? Parce que c’est interdit ? Ou parce qu’on se l’autorise ? Merci de la leçon, professeur White.

Dr Philippe Guillou, médecin généraliste à Strasbourg

Cet article a été publié dans le dans le volume 5 (septembre 2011) de la revue Psycho-Oncologie (Ed. Springer)

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Photo : 2008 CPT Holdings Inc

Breaking Bad créée en 2008 par Vince Gilligan, avec Bryan Cranston, Anna Gunn, Aaron Paul

saison 3 sur Arte depuis le 11 octobre, chaque mardi à 22 h 50 saison 4 sur Orange cinéma séries en novembre

saisons 1 et 2 disponibles en DVD et Blu-ray (Sony)