Campagnes Anti-cancer : l’évolution du regard sur la maladie | la maison du cancer

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Depuis la première, dessinée au début des années 1920, jusqu’aux visuels récents, les affiches ont accompagné la lutte contre la maladie. Elles montrent aussi comment la société a changé son approche du cancer. Décryptage et retour sur près d’un siècle de communication en grand format, avec Nathalie Huchette, responsable de l’action culturelle au Musée Curie.

Première affiche : © Musée Curie – 1923 

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« Cette affiche, première grande campagne de communication contre le cancer, date de 1923. Elle s’inscrit dans un contexte particulier, puisque c’est la période où se créent les premiers centres de lutte contre le cancer. Le problème est simple : les médecins se sont rendus compte que les malades arrivaient trop tard pour pouvoir être sauvés. Il faut donc inciter la population à se dépister plus précocement parce que si, à cette époque, la maladie était connue, la grande majorité des gens ignorait qu’elle pouvait être soignée. Le style de l’époque impose beaucoup de texte, mais ce qui est intéressant c’est le message qui passe dans le visuel central, qui fait écho au  slogan « Le cancer peut être guéri s’il est traité à son début » : le cancer est représenté par le crabe, un symbole déjà utilisé dans l’Antiquité et il est maîtrisé par la médecine, représentée par une femme drapée. Ce dessin deviendra d’ailleurs le logo de la Ligue contre le cancer. »

Deuxième affiche : © Musée Curie – 1958 

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« Après la guerre, dans les années 1950, la communication autour du cancer doit s’adapter à son époque : la publicité commerciale s’est généralisée, et le texte dans les affiches disparaît progressivement au profit du visuel. Le message est plus rationnel, on voit que les icones antiques ont laissé la place aux outils modernes de la recherche : le microscope et l’éprouvette. Mais l’idée est toujours la même : il faut que les gens comprennent que la science incarne plus que jamais le seul espoir dans la lutte contre la maladie. La population ne doit plus avoir de réticences pour se faire dépister, les mots clés « prévenir, guérir », sont là pour la rassurer. »

Troisième affiche : fin des années 1970

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« Les années 70 marquent un grand changement dans la politique de communication autour du cancer. Après les messages de sensibilisation générale, de « propagande sociale », on s’attaque pour la première fois à l’un des facteurs de risques du cancer : le tabac. L’objectif devient le changement préventif des comportements, c’est l’entrée de la lutte contre le cancer dans le registre de l’éducation à la santé, au même titre que l’éducation sexuelle qui se développe à la même époque. Preuve de cette intention, c’est le ministère de la santé qui orchestre pour la première fois cette campagne d’affichage, avec à sa tête Simone Weil, bravant le lobby des cigarettiers. Le visuel est simple : il suggère grâce à la métaphore de l’oiseau qu’une vie sans tabac vous fait profiter d’un air pur et de poumons sains.»

Quatrième affiche : Les héros ordinaires © INCa- 2007

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« Dans les années, 2000, on ouvre un nouveau chapitre dans la lutte contre le cancer. Pour combler le décalage entre le nombre de plus en plus important de cas de cancers et une faible visibilité sociale, et pour modifier le regard de l’opinion publique sur la maladie, encore associée à une condamnation à mort, l’INCa met en avant dans ces affiches 40 témoignages de malades. Ils soulignent que, même avec un cancer, ils continuent de vivre, que les traitements sont de plus en plus efficaces et qu’il faut arrêter de les considérer comme des pestiférés.  On voit sur les affiches monsieur ou madame « tout le monde » : le but est bien de montrer qu’on peut vivre, autrement certes, mais qu’on peut vivre avec le cancer. »

Cinquième affiche : © INCa – 2011

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Pour Nathalie Huchette, la conclusion de ce siècle de « propagande » reste en demi-teinte,   : « Le premier objectif est rempli : le cancer n’est plus considéré comme un fléau incurable. Mais le travail de prévention sur les facteurs de risques est toujours à renouveler. » Aujourd’hui, le grand public est de plus en plus sollicité par les messages publicitaires dans les magazines, à la télévision, sur Internet et dans la rue. Le message doit donc être direct, il doit presque choquer pour pouvoir être entendu. Et pour s’adapter à l’évolution de la maladie, qui devient de plus en plus souvent chronique, l’accent est donné à l’affect, on parle maintenant plus de l’homme que de la médecine, pour mieux le valoriser. Il ne s’agit plus là d’éducation à la santé à proprement parler mais de civisme, et de « vivre ensemble ».

Propos recueillis par Pierre Beauvillain