Des pistes pour corriger les inégalités face au cancer | la maison du cancer

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Selon la profession et la catégorie sociale à laquelle nous appartenons, selon l’endroit où nous habitons et la famille d’où l’on vient, nous ne sommes pas touchés de la même façon par le cancer. Peut-on agir sur ces inégalités ? Un colloque organisé par les comités féminins pour la prévention et le dépistage des cancers vient d’aborder cette délicate question.

Le constat

Les quelques chiffres dont on dispose sur les inégalités sociales de santé – il existe peu d’études sur le sujet – sont sans appel. « Un ouvrier a entre 30 et 65 ans, un risque deux fois plus élevé de décéder d’un cancer qu’un cadre », a rappelé Didier Houssin, Directeur Général de la Santé, en ouverture du colloque. Le niveau d’études influe sur la santé : un bachelier verra par exemple dans sa vie deux fois plus un généraliste qu’un titulaire du B.E.PC.

Pire, certains facteurs de risques se rencontrent dès les premières années de l’enfance. Pour le sociologue Philippe Bataille, il y a même un héritage par la naissance des inégalités. « Ceux qui étaient les mieux lotis à la naissance profiteront mieux du progrès que les autres. Et dans une phase de crise où l’ascenseur social est en panne, il y a craindre que la remontée de ces inégalités sociales soit plus lente et difficile », explique-il.

lmbriquées aux inégalités sociales, les inégalités territoriales s’accroissent : selon que vous viviez à Paris ou en province,  en zone rurale ou en zone urbaine, le délai de prise en charge varie. En Ile-de-France, il faut compter 60 jours entre la première mammographie et le premier traitement du cancer ! Sachant qu’une partie de la population défavorisée n’a déjà pas accès à un gynécologue. L’inégalité est donc multiforme et peut surgir à chaque étape de la maladie (découverte, traitement, suivi).

Que faire face à ce constat?

Lever le tabou

Un point positif est à noter : l’image du cancer change. « Elle est moins dominée par la mort, et la maladie est mieux connue, grâce à la parole des malades », souligne Philippe Bataille. Ceci dit, « nous sommes encore dans une société qui reconnaît très peu les malades », ajoute-t-il. De fait, il y a souvent un décalage entre le parcours avec la pathologie et ce que l’on pourrait nommer une « mort sociale ». Les inégalités naissent aussi de ce tabou qui joue sur les actions de préventions et d’information.

Aller sur le terrain

Les campagnes de prévention sont nombreuses mais atteignent-elles leur but ? L’économiste Jean-Paul Moatti estime que c’est en amont du diagnostic que se creusent les inégalités : « Les moins bien couverts retardent la visite au médecin en cas de signe physique inquiétant », explique-t-il. De même, les femmes les moins diplômées ont plus d’appréhension face à la mammographie par manque d’information.

Les obstacles financiers bloquent aussi l’accès aux soins : c’est le constat fait par le Dr Edwige Bourstyn évoquant les patientes vues trop tard. « Quand on vit au jour le jour, comment envisager l’avenir ? Comment recevoir une invitation à un dépistage organisé du cancer du sein lorsque l’hébergement est précaire, ou en l’absence d’adresse postale ? », souligne-t-elle. La pauvreté comme le cancer exclut et isole, en diminuant même la possibilité d’être dans un centre spécialisé : il faut pouvoir se déplacer et cela a un coût. Et lorsque la priorité est de travailler pour nourrir sa famille, la maladie, sa maladie, peut être mise de coté, voire niée.

Dans le 2ème plan cancer, plusieurs axes ont été retenus  pour mobiliser la recherche sur le thème des inégalités, accroître l’observation, développer les actions de prévention et de dépistage en prenant garde à la perception des messages et leur compréhension par tous. « Il faut aller sur le terrain, vers les personnes qui ne sont pas dépistées, celles qui ne reçoivent pas l’information », a ainsi déclaré le professeur Grünfeld, auteur du rapport précurseur du plan Cancer 2.

Aller vers les défavorisés : c’est aussi l’incitation forte lancée par le professeur Jean-Louis Lamarque. « Ce ne sont pas les médecins généralistes qui auront le temps de faire de la prévention ou du dépistage en province, souligne-t-il Et le numérus clausus qui va réduire considérablement leur nombre au cours des prochaines années (30 000 à 40 0000 médecins généralistes en moins) va engendrer de vrais déserts médicaux. »

Pour exercer cette prévention en faveur des populations en situations de vulnérabilité, il existe des solutions : comme par exemple les unités mobiles de radiologie dites « mammobiles » dans le département de l’Hérault, ou encore les conférences grand public ou celles faites dans des quartiers envers les populations immigrées (avec un traducteur présent). Ou enfin le travail des femmes bénévoles, communiquant bien sur le terrain notamment avec les migrants où le suivi social ou médical est très aléatoire.

Pourquoi pas une loi ?

C’est en tout cas l’option proposée par Thierry Lang, professeur de santé publique, membre du Haut Conseil de la santé publique. Pour lui, le système de soins est aveugle aux inégalités sociales de santé. Si l’individu peut faire des efforts et des choix (tabac, alcool, etc), c’est aussi à la société de mettre en place des modes d’information accessibles. « Il faut insérer dans la loi un objectif spécifique de réduction des inégalités sociales de santé car en l’absence de politique de santé publique, celles-ci ne disparaitront pas », estime-t-il.

En attendant, l’Institut National du Cancer entend s’appuyer sur les collectivités locales, les élus municipaux et autres acteurs déjà sur le terrain pour changer une « situation insupportable », selon les mots de son président Dominique Maraninchi. Le rôle irremplaçable des associations de patients a également été souligné: « les anciens patients peuvent être des personnes favorisant la qualité du dépistage », souligne le professeur Grünfeld.

Des dispositifs d’information et de dépistage plus efficaces, un travail de « terrain » : la réflexion sur la manière de lutter contre  les inégalités est engagée. Avec un principe de base : l’accès aux soins pour tous est une ambition nécessaire. Pour des actions concrètes, il va falloir attendre encore un peu…

Marina Lemaire

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