« La rémission, c’est comme danser pieds nus sur un champ de mines » | la maison du cancer

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Diagnostiquée en 2010, avec un minuscule adénocarcinome infiltrant au sein droit, je me suis souvent entendue dire que j’avais « beaucoup de chance ». Et pour me conforter, je me suis toujours appuyée sur toutes ces amies, opérées dix, quinze ans avant moi, et qui se portaient bien. « Elles sont des phares dans la nuit, ai-je souvent pensé »

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« Ma tante, même cancer que moi, au même endroit, mais 13 ans auparavant, m’avait rassurée : « L’opération, la radiothérapie, c’est presque rien ». Et Janine, opérée il y a seize ans, me confiait : « Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir juste eu une grippe ». «Tu as eu une petite maladie », me répéte -t-on encore souvent, et notamment à chaque examen de contrôle, lorsque le stress me prend deux trois jours avant de faire les analyses de sang ou une nouvelle mammographie. Et c’est vrai, depuis 4 ans, je n’ai vraiment pas à me plaindre. J’ai une qualité de vie quasi « normale » (hormis les effets secondaires désagréables de l’hormonothérapie, une ménopause brutale après ovariectomie, et 4 kilos pris dans la vue sans même m’en rendre compte…). je peux travailler, aimer, créer. Mais avec le temps, je me sens de plus en plus cernée, et à chaque fois plus bouleversée par ceux que je vois tomber autour de moi…Une véritable épidémie, qui atteint des proches, des plus lointains, à un rythme que je n’aurais jamais cru imaginable ; ma belle sœur, emportée après 12 ans de traitements lourds, Anne-Laurence, fondatrice enthousiaste de ce site, 8 ans de vaillance incroyable contre le crabe annulés en quelques mois. Martine, 2 ans à lutter contre un cancer de l’œsophage ; Marc, mon beau-père, qui a fini par s’effacer après 22 ans de médecines alternatives contre son cancer du pancréas ; Jacques, mon premier amour, emporté en deux mois par un K. du foie…et il y a tous ceux dont on me parle : ce mari d’une cousine, 33 ans le jour où on lui a découvert une tumeur au cerveau…Il y a aussi tous ceux qu’on a diagnostiqué autour de moi. Dans la petite entreprise où je travaille (12 personnes) nous sommes quatre femmes à avoir eu un K. du sein… Aussi avec le temps, je pense souvent qu’être en rémission c’est comme danser pieds nus sur un champ de mines. C’est se sentir démuni, à découvert, et en même temps en contact comme jamais avec l’expérience de vivre. C’est là toute l’ ambiguîté qu’amène le crabe dans nos vies. A chaque fois que j’apprends son action malfaisante, je suis profondément attristée pour celui ou celle qui en est frappée. J’ai de la peine et ressens en même temps de la peur, pour eux, pour moi… « Qui sera le prochain, la prochaine ? ». Cette ambivalence est difficile à vivre : je ressens cette menace, et en même temps, je sens que je suis là, pleinement en vie, avec cette chance INCROYABLE de pouvoir encore en profiter. Tout est devenu plus sensible, plus intense à vivre après l’arrivée du cancer dans ma vie. Avant je pensais toujours « je serai heureuse quand…(j’aurai un meilleur salaire, j’aurai déménagé, je perdrai ces trois kilos en trop etc etc…je vous laisse choisir !) Mais en réalité désormais, je sais que « la chance et le bonheur », c’est là maintenant, tout de suite, et sans réserve. Et pour ceux qui sont partis avant moi, j’ai le devoir d’être encore plus en contact avec cette vie qu’ils ont perdu, de l’habiter pleinement, en agissant sans crainte à chaque fois qu’il m’est permis, et en aimant davantage ce qu’il m’est offert d’aimer. C’est cela que j’appelle « danser pour eux »…persuadée que, de là où ils sont, qu’ils m’encouragent à me donner à fond dans cette existence si éphémère…je les entends me chuchoter à l’oreille : « danse, danse et ne nous oublie pas ». Véronika.