« Moi, infirmière en cancéro… » | la maison du cancer

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Depuis près de dix ans, Narayani Subramanian est infirmière à Paris, dans un service d’oncologie réputé. Pour la Maison du Cancer, elle raconte son métier, et un quotidien émaillé de joies et de moments difficiles. Témoignage.

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« J’ai toujours voulu être infirmière. J’ai été scolarisée en Inde dans un établissement dirigé par des sœurs catholiques irlandaises. Avec elles, nous allions dans les bidonvilles toucher les malades et rendre service aux personnes âgées. Cela me plaisait. Je me sentais utile. Je suis arrivée en France à l’âge de 17 ans. Même si j’en avais très envie, je ne pouvais pas suivre les études d’infirmière car à l’époque, je n’avais pas de papiers. J’ai dû attendre une dizaine d’années pour réaliser mon rêve d’enfant !

Quand on aime ce métier, on apprécie d’être là pour les patients. De l’annonce de la maladie aux soins palliatifs, on est là pour les accompagner. Je travaille dans un service qui mêle thérapies ciblées et soins palliatifs. Mon quotidien n’est pas routinier. L’observation des progrès thérapeutiques grâce aux nouvelles technologies permet de compenser la dureté du service de soins palliatifs. Cela m’aide à garder le moral, sinon ce serait sans doute trop difficile.

Chaque jour, malgré ce que je peux voir et entendre, je m’efforce de rester avenante dès que j’entre dans une chambre. C’est difficile car je n’ai pas le temps de souffler. Je commence souvent tôt le matin, et en dehors des 45 minutes de pause règlementaires, je n’ai pas de moment de répit. Lorsqu’un patient quitte l’hôpital, deux heures après, son lit est déjà occupé par un autre malade… Parfois, je me demande ce que j’ai fait de ma journée…J’ai l’impression de n’avoir fait que courir ! Les médecins, les malades et les familles attendent beaucoup de nous ! Nous, les infirmières, devons gérer beaucoup de pression. Les gens sont exigeants et oublient parfois que nous ne sommes que des êtres humains ! Certains malades en sont conscients. Un jour, j’ai demandé à un patient en souffrance pourquoi il n’avait pas sonné pour demander un antalgique. Il m’a répondu : « Je vois bien que vous n’arrêtez pas de courir depuis ce matin. Je ne voulais pas vous déranger ». Ses propos m’ont fait chaud au cœur même s’ils traduisent une triste réalité…

Pendant mes études d’infirmière, j’ai effectué plusieurs stages dans différents services. C’est en cancérologie que j’ai senti que je serai le plus utile. C’est un domaine en évolution constante. J’apprends aussi beaucoup des malades. Ils nous élèvent et nous apprennent à vivre. Il faut voir le courage que déploient les patients au quotidien pour lutter contre la maladie ! Ils nous enseignent aussi l’humilité. Face à leur souffrance, je suis en perpétuel questionnement : que puis-je dire  et faire pour aider au mieux cette personne ? Je travaille avec mes forces et mes faiblesses. Si j’ai envie de tenir la main d’un patient ou de prendre dans mes bras un malade qui traverse une récidive, je le fais. Il m’arrive de verser des larmes et je n’en ai pas honte. Bien sûr, il y aussi des moments de joie. Même en fin de vie, certains patients peuvent se montrer drôles. C’est évident qu’une forme d’attachement se crée avec les malades. Le jour où je me sentirai blindée, je n’exercerai plus ce métier.

En tant qu’infirmières, nous ne nous sentons pas toujours soutenues. Nous ne partageons pas forcément la logique des médecins, ni leur point de vue. Quand je suis arrivée dans le service, il m’arrivait d’être contrariée par les décisions médicales. Aujourd’hui, j’essaie de comprendre le point de vue de l’autre et d’agir surtout dans l’intérêt du patient. Je garde une seule chose en tête : je suis là pour les malades et uniquement pour eux. C’est le plus important. Une fois par mois, je participe avec d’autres infirmières à des groupes de parole animés par un psychologue de l’équipe. Ces moments d’échange sont précieux : nous vivons tellement de situations différentes ! Cela nous permet d’exprimer nos émotions, de lâcher ce qui nous pèse et de réajuster parfois notre comportement.

Pour me ressourcer, je pratique le yoga et je marche beaucoup. Cela me permet de m’aérer l’esprit et de reprendre des forces. En 2011, j’ai connu un passage difficile. Je suis partie en Inde et j’ai fait un break de deux mois : j’en avais assez. Et puis la passion du métier m’a rattrapée. J’ai compris que ma place était à l’hôpital car c’est dans ce travail que je me sens vraiment moi-même. Etre au service des autres, c’est ce qui compte le plus pour moi. Je rends grâce à la vie de m’avoir permis d’exercer ce métier ».

Propos recueillis par Nathalie Ferron