“On ira tous à l'hôpital” : Y aura-t-il assez de cancéro pour nous soigner ? | la maison du cancer

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L’équipe de la maison du cancer a enquêté sur la première question lancée par Bernard Giraudeau, dans la web-émission « Nous irons tous à l’hôpital ». L’article dresse un état des lieux sans appel sur la pénurie actuelle et future d’oncologues, sur les choix politiques, et sur la désaffection pour cette filière. Une situation très critique pour les malades et futurs malades.

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Même espace, nombre égal de fauteuils et de lits dans ce grand centre de cancéro. Mais là où il y a cinq ans, on faisait 60 chimios en hôpital de jour, on en fait aujourd’hui…90 dans la journée. Les infirmières piquent, dépiquent, et malgré leur incroyable dévouement, elles n’ont plus le temps ou presque de s’enquérir de l’état général des malades. Premières à le déplorer, elles ont de plus en plus de mal à jouer ce rôle d’écoute, si indispensable pour recueillir les douleurs et repérer les souffrances de tous ordres. Ou tout simplement, donner un peu d’humanité dans un lieu dont on s’échapperait volontiers. Dans les couloirs, pas mieux. Et plus la journée passe, plus les heures d’attente défilent. Les médecins sont exsangues, enchainant les consultations à un rythme effréné. Ils finiront souvent leurs consultations avec deux heures de retard. Pas une vie, pour eux non plus !

Alors que se passe-t-il dans ces services d’oncologie ? « Toute l’ambition politique est de montrer à quel point la France est un centre d’excellence, une vitrine en matière d’oncologie, mais en attendant, on est de moins en moins un centre d’excellence pour les patients. La fine fleur de la recherche qui pousse sur un tas de fumier », constate cet oncologue, très irrité par la détérioration des conditions de sa pratique. « On met beaucoup d’intelligence dans les nouvelles molécules mais on n’a pas assez de soignants pour les appliquer », explique le Dr Daniel Serin, Vice-Président du Réseau Onco PACA.

En un mot, on manque de bras. Et cela ne va pas s’arranger. « La démographie médicale est dramatique, explique le Dr Daniel Serin. On paye aujourd’hui la politique du numerus clausus – décidée en 1971, celle-ci avait pour objectif de limiter le nombre de médecins en pesant sur le nombre d’étudiants accédant au métier-. Il va nous falloir 10 à 15 ans pour former des professionnels de la cancérologie. La situation est très très critique». Dans son rapport remis au Président de la République afin de préparer le Plan Cancer 2, le professeur Jean-Pierre Grunfeld soulignait clairement les enjeux : « l’évolution du nombre de médecins en cancérologie est préoccupante car, selon les estimations disponibles, l’incidence des cancers va augmenter dans les années à venir et la démographie médicale baisser de façon importante pour des spécialités centrales en cancérologie. Pour ne parler que de ces trois spécialités, « on passerait ainsi entre 2007 et 2012, pour 100 000 cas de : 190 à 180 oncologues, 205 à 186 radiothérapeutes, de 497 à 415 anatomopathologistes, de 2 446 à 2 099 radiologues ».  Zoom sur les oncologues médicaux, cette spécialité dédiée à la prise en charge des traitements médicaux des cancers. « L’oncologie médicale française est réellement sinistrée, écrivait dans un appel au Président de la République une dizaine de praticiens reconnus. Aux Etats-Unis par exemple, pour 100 000 habitants, il y a trois fois plus d’oncologues médicaux qu’en France. Pourtant leurs dirigeants s’alarment ».

Heureusement pour les malades, les spécialistes d’organe – pneumologues, hépatogastroentérologues, dermatologues,neurologues- peuvent aussi traiter leurs patients cancéreux en prescrivant la chimiothérapie. Mais lorsque la pathologie devient trop lourde, à savoir lorsqu’elle est métastatique, ce sont les oncologues médicaux, les plus en pointes sur les innovations thérapeutiques et dotés d’une approche trans-organe, qui deviennent les plus à même de traiter ces patients. L’innovation allant à un pas galopant, nul besoin de souligner à quel point leur rôle est indispensable.

Plus de patients, moins de soignants : nous sommes confrontés au départ à la retraite des professionnels et au délai incompressible pour former en nombre leurs successeurs. Mais pas seulement car c’est sans compter sur la désaffection des étudiants pour cette filière. Car ils ne se pressent pas au portillon pour endosser un métier difficile. « Compte-tenu de la charge de travail qui incombe aux oncologues, les étudiants préfèrent s’orienter vers des postes à moindre responsabilité, souvent plus lucratifs, débouchant sur une activité libérale plus souple à organiser, constate le Dr Claude-Alain Planchon, spécialiste en médecine nucléaire à l’Hôpital Américain à Neuilly. Et ce n’est pas une immersion dans les services d’oncologie qui va aider à créer des vocations ! « Les jeunes sont dégoûtés par les conditions de travail, explique un praticien dans un grand centre parisien. Entre la prise en charge psychologique des malades et de leurs proches, l’échec des thérapies et donc la mort des patients, la complexité et les risques encourus liés aux traitements, l’emploi du temps surchargé, le tout couronné par des salaires dérisoires, le métier n’a rien de séduisant ».  Dans ce grand hôpital parisien, un médecin travaillant à temps plein en hôpital de jour touche 2000 euros ; un interne 1500 euros.  Choisir la cardio est définitivement plus valorisant, dans tous les sens du terme… Et puis, la profession s’est très largement féminisée depuis dix ans, ce qui explique l’orientation vers des filières permettant un meilleur équilibre entre vie privée et professionnelle.

Alors que faire ? Pour combler la pénurie, la France a attiré des médecins étrangers. Mais là aussi, cette politique a ses limites. « Nous avons été piquer l’élite médicale dans les pays francophone, et en plus, on les a traité lamentablement, notamment en leur donnant des salaires minables », s’insurge le Dr Daniel Serin. Revalorisation salariale, sanctuarisation de postes d’oncologues, élargissement des praticiens habilités à prescrire des traitements anti cancéreux, etc, il est urgent d’agir car en attendant, « on va droit dans le mur », constate avec dépit cet oncologue. Lorsqu’ils ne sont pas déjà en « burn out », certains médecins pourraient être fort tentés de lâcher prise, de débrayer pour entrer dans une routine plus confortable. Au plus grand dam des patients auxquels on accorde déjà, faute de moyens, de moins en moins de temps et donc d’attention à tous « les à côtés » difficiles des traitements : effets secondaires, douleurs, fatigue, etc… Une véritable régression.

Anne-Laurence Fitère

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