Jean-Marc Roberts et le voyage d’une vie | la maison du cancer

0

Deux vies valent mieux qu’une » aura été l’ultime roman de Jean-Marc Roberts. L’écrivain et éditeur, Prix Renaudot en 1977 pour « Affaires étrangères », a été emporté par un cancer du poumon dix jours après la sortie de son livre. Dans ce récit délicat et léger d’une lutte perdue d’avance, il raconte sa vie d’homme. Séquence émotion.

jean-marc-roberts_article-7959442

« Je ne veux rien sinon guérir » écrit Jean-Marc Roberts qui aura gardé jusqu’au bout au fond de lui, comme tout patient atteint d’un cancer, l’espoir que les traitements atteindraient leur but. Avec « 40 ans de tabac », l’écrivain et patron des éditions Stock, n’a pas eu besoin de chercher à expliquer les raisons du sien. “Expliquer » n’est d’ailleurs pas le propos de son texte. Mais dire avec délicatesse et ironie les longs mois d’une série de traitements, oui.

« Tumeur 1, saison 1 » et « Tumeur 2, saison 2 »… le ton est donné. Décédé le 25 mars dernier à l’âge de 58 ans, Roberts entremêle ici ses souvenirs : ceux d’étés, en Calabre, où adolescent, avec l’oncle Félix, il rencontrait les jolies Amalia et Mariella ; et tous ceux qui constituent le long parcours qu’est une vie. Cet étonnant voyageur fait au passage son tour des hôpitaux de Paris : Pompidou, La Pitié, l’Hôtel-Dieu, Saint-Joseph… . “On ne change pas d’hôpital ou de cancérologue comme d’éditeur » écrit celui qui s’était fait une réputation de “faiseur de coups” à l’image, il y a deux mois, de la retentissante confession de Marcela Iacub dans “Belle et Bête”. 

Le résumer à cela serait un peu court. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages – il a publié le premier, “Samedi, dimanche et fêtes”, alors qu’il n’avait même pas 18 ans. Défenseur bec et ongles du livre papier, il n’a jamais eu peur d’être à contre-courant, n’hésitant pas à signer “Francois-Marie”, plaidoyer pour son ami François-Marie Banier impliqué dans l’affaire Bettencourt. Devenu patron de Stock, Roberts n’a cessé de révéler des auteurs : Christine Angot, Amanda Sthers, Erik Orsenna, Philippe Claudel, Justine Lévy… En 2003, il publiera “Les derniers jours de la classe ouvrière”, premier roman de celle qui deviendra ministre de la Culture, Aurélie Filippetti. Mais «Deux vies valent mieux qu’une » donne surtout une large place, pudique et aimante, à sa vraie famille à commencer par ses cinq enfants nés de trois mères différentes. Comment leur parler de son mal ?

Le malade refusait la compassion. Il aura en revanche passé, dit-il, «un temps fou à rassurer les autres ». On sourit aux s.m.s reçus demandant « des nouvelles » ou d’une séance à 500 euros chez un hypnotiseur. On rit moins lorsque Roberts évoque les « vautours » qui convoitent son bureau en son absence. Au contraire d'”un corps devenu une terre qui tremble », la plume de l’écrivain reste libre, pleine de charme et particulièrement touchante à l’évocation d’Anna, la dernière compagne, « celle qui l’a vraiment regardé. » Ce témoignage, ultime, est élégant. En arrivant à faire sourire sur le sujet du cancer, Roberts nous rappelle que parler de soi, c’est aussi parler de l’autre.

Et cela est toujours réconfortant.

Marina Lemaire.

« Deux vies valent mieux qu’une », de Jean-Marc Roberts, éd. Flammarion, 108 pages. 13 €.