Le cancer généralisé comme métaphore | la maison du cancer

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Le héros du dernier film du mexicain Alejandro Inarritu est atteint de plein fouet par la maladie. L’occasion, pour le cinéaste, de nous donner à réfléchir sur les frontières entre la vie et la mort.

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N’allez pas croire, contrairement à ce qu’annoncent les programmes, que Biutiful soit un film de plus sur le cancer. Ou alors s’il l’est, c’est bien au-delà de l’affection qui assaille le héros, Uxbal, diagnostiqué avec un cancer de la prostate métastasé. La maladie, dans le film du mexicain Inarritu, semble en réalité frapper toute la société européenne prise dans le chaos et, du fait des aspects les plus abjects de la mondialisation, toute l’humanité. Dans Biutiful, c’est comme si la planète entière était métastasée : les populations les plus pauvres (chinois, sénégalais) viennent s’échouer sur les plages de Catalogne avant d’y être exploités par des entrepreneurs qui ne peuvent s ‘offrir des employés syndiqués; les morts s’entassent autour des vivants ; les couples ne parviennent pas à s’aimer. «Je fais tout ce que je peux pour survivre », confie sa femme, dépressive et bipolaire, à Uxbal. Lui, et elle ne le sait pas, se bat contre la maladie qui ne lui laisse que peu de chance et qu’il a choisi de garder secrète. Même si le corps médical, les traitements sont évoqués en filigrane(« la chimio c’est du poison », lâche carrément une amie sorcière-guérisseuse au héros), même si Uxbal semble peu convaincu de jamais guérir, le diagnostic vient cependant bousculer le  désordre établi dans sa vie.

L’opportunité de régler ses affaires

«Tu dois tout mettre en ordre avant de partir », lui dit sa seule amie, médium-voyante. Lui qui « bricole » plus ou moins légalement pour gagner sa vie, s’occupe avec une certaine impuissance de ses enfants, ne peut vivre avec sa femme malade psychiquement, va très vite comprendre que le cancer l’oblige  à agir au plus vite. Le film devient alors une longue et profonde quête pour pardonner, se faire pardonner, tenter de recoller les morceaux. En ce sens, Uxbal est un personnage Christique. Comme l’indique le réalisateur pour définir son histoire : «Partir d’un homme abrupt, tendu, dans le contrôle de lui-même et des autres, pour arriver à un homme libéré, qui comprend la reddition et qui acquiert une forme de sagesse lui permettant de voir et de sentir la lumière à travers sa propre souffrance ». Ainsi, il lui faut parvenir à décider à qui confier ses enfants, savoir quoi leur transmettre, que ce soit en paroles ou en objets souvenirs.  Il explore la dimension du père dans tous ses aspects.

Le pont entre les vivants et les morts

Le plus beau du film – qui est en cela très mexicain- c’est qu’Uxbal va se rapprocher de « ses » morts, et notamment son père, décédé avant qu’il ne naisse. Un peu médium, passeur entre les vivants et les morts, Uxbal, dans le mal qui l’atteint, entame des conversations avec ceux qui sont déjà partis. « Il y a quoi là-bas ? » est d’ailleurs la dernière phrase qu’il prononce. Beaucoup de malades se reconnaîtront sans doute dans cet « entre deux », quand un mauvais diagnostic  du cancer porte à ne plus être tout à fait membre du monde des vivants. En même temps, celui- ci, tel qu’il est dépeint par Inarritu, ne fait guère envie. Il est décadent, vulgaire, agglomérat d’égoïstes. De quoi se demander où est la vie, où est la mort. Vous l’aurez compris : âmes sensibles s’abstenir, âmes en recherche, y courir. 

Pascale SENK

BIUTIFUL, un film de Alejandro g. INARRITU, avec Javier Bardem, Maricel ALVAREZ