Un film engagé | la maison du cancer

0

Le film Ma Compagne de nuit, sur les écrans depuis le 23 mars, raconte l’histoire de Julia. Atteinte d’un cancer en phase terminale, elle demande à une jeune inconnue de l’accompagner jusqu’à la fin. Un sujet sensible et longtemps tabou qui mérite d’être traité au cinéma tant il fait aujourd’hui partie de nos vies. C’est  en tous cas l’avis d’Isabelle Brocard, la réalisatrice.

LMC : pour votre tout premier long-métrage, vous n’avez pas fait dans la facilité. Pourquoi avoir voulu aborder la question de l’accompagnement de fin de vie ?

Quand le cancer atteint une famille, il la bouleverse. Chacun redéfinit alors sa place. Certains affrontent la maladie avec énergie, d’autres l’ignorent. Il y a ceux qui restent, ceux qui partent. Ce sont des choses que j’ai pu constater autour de moi. Et puis les malades choisissent parfois une personne qui leur est totalement étrangère pour les emmener jusqu’au bout. Avec elle, ils nouent une relation toute singulière. Comme il y a urgence, cette rencontre, ce petit bout de chemin peut devenir très fort. C’est ce moment-là qui m’a interpellée et que j’ai eu envie de raconter. Le personnage principal, Julia (Emmanuelle Béart), demande à Marine (Hafsia Herzi) de s’installer chez elle contre 1000 euros par semaine, pour l’accompagner jusqu’à la mort. Pourquoi? C’est inexplicable. Simplement Marine lui apporte un apaisement, un souffle de vie, même si la fin est proche.

LMC : vous montrez aussi dans ce film l’importance de la liberté du malade, et qu’il puisse décider lui-même où et comment il va mourir …

C’est vrai, non seulement Julia choisit Marine pour être à ses côtés, mais elle tient aussi à mourir chez elle, ce que le corps médical et sa famille désapprouvent. Mais attention, c’est une liberté qu’elle peut se permettre car elle en a les moyens. Le film devient alors social et met en lumière cette réalité: nous ne sommes pas tous égaux devant la mort et la maladie. Se faire soigner convenablement, ça coûte cher. Et vouloir mourir chez soi, c’est difficile vu le peu de moyens donnés aux réseaux de soins palliatifs. On devrait d’ailleurs, à mon sens, plus se pencher sur cette question-là, comment rendre les soins de fin de vie accessibles à tous, avant même de débattre sur l’euthanasie.

LMC : il y a un parti pris dans votre film. Vous traitez la maladie sans tabou. 

Même si il y a eu du progrès depuis, on a longtemps eu peur de prononcer le mot « cancer ». Combien de fois a-t-on  entendu parler d’une personne décédée « d’une longue maladie »?  Je voulais être à l’opposé de ça.  Julia est une femme forte qui regarde sa maladie en face. Je n’ai pas choisi cette approche dans le but de faire pleurer ou de faire peur, mais simplement parce que je pense qu’affronter la réalité ne peut pas rendre la situation plus difficile.  Au contraire. Et on le voit d’ailleurs chez certains malades qui refusent de se laisser piéger psychologiquement par le cancer en continuant  à vivre leur vie,  travailler, sortir.

LMC : a qui avez-vous fait appel pour traiter cette histoire de façon juste ?

Nous avons été énormément accompagnés. Il y avait des médecins tous les jours sur le tournage. J’ai discuté avec des psychologues, des malades. Des gens qui ont accompagné  des proches dans la maladie nous ont raconté leur histoire. Emmanuelle Béart a travaillé avec une psychologue intervenant en unités de soins palliatifs. Quant à Hafsia Herzi, elle a fait un stage d’aide-soignante en cancérologie dans un hôpital à Avicenne.

LMC : vous êtes-vous imposée certaines limites dans la réalisation de votre film ?

Oui je ne voulais pas faire un documentaire. Le film devait être chaleureux, la sensualité devait garder une place importante. Mais il fallait également rester honnête et ne pas faire l’ellipse de la douleur. Il y a donc deux scènes où Julia souffre.

LMC : Il  y a eu ces derniers temps quelques films évoquant le cancer, comme Biutiful, ou Le bruit des glaçons. Pourquoi  selon vous ?

Tout simplement parce que le cancer est de plus en plus dans nos vies. Et le cinéma est le pur reflet de nos existences. Il va donc falloir s’en emparer davantage. Je pense qu’il est important de se positionner face à cette maladie, justement en l’évoquant dans des films, ou en allant voir ces mêmes films, pour pouvoir en débattre et en parler sans tabou.

LMC : comment êtes-vous ressortie de ce tournage ?

Vidée ! Nous avons mis dix ans à écrire cette histoire, avec Hélène Laurent ma co-scénariste! Comme le thème abordé n’est pas facile, le financement a été long. Et puis le sujet me tenait tellement à cœur, il  est tellement fort, que je me demande ce que je vais bien  pouvoir faire ensuite !

Propos recueillis par Céline Roussel

Illustration : Isabelle Brocard, Hafsia Herzi et Emmanuelle Béart sur le tournage de Ma compagne de nuit / crédit Hassen Brahiti