Bénévoles : formés pour trouver la « juste distance » | la maison du cancer

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Ils sont nombreux à s’engager bénévolement dans la lutte contre le cancer. Mais pris entre leur envie de se sentir utiles aux autres, leur volonté d’action et la réalité sur le terrain, les bénévoles ont besoin d’une formation. Tout à la fois sécurisante pour eux et protectrice pour les malades, c’est elle qui leur permet d’agir sans souffrir.

Alors qu’elle accompagnait un médecin dans une classe de collège pour une campagne de prévention, Jacqueline s’est un jour  sentie brutalement envahie par la colère : « J’entendais ce médecin parler du cancer de colon et dire qu’il ne concernait pas les jeunes…Une grande angoisse et une difficulté à rester à ma place m’ont envahie. Mon fils a été atteint par ce mal à seulement trente ans ! ». Jacqueline a ainsi dû renoncer à faire de la prévention sur le test « Hémocult » : «J’étais partante et sereine jusqu’à ce que des diapositives soient montrées. Tout ce malheur dans lequel j’avais baigné est remonté ».

Un témoignage qui prouve que la bonne volonté, notamment dans la lutte contre le cancer, ne suffit pas toujours. En effet, beaucoup de bénévoles ont été touchés eux-mêmes, personnellement ou à travers un proche, par la maladie cancéreuse. Ceux-là pensent être capables d’agir parce que justement « ils sont passés par là ». Mais  dans les faits, même si ce vécu douloureux date de nombreuses années, il est toujours possible d’être fragilisé. Ainsi, pour Jacqueline, bénévole engagée en prévention auprès de La Ligue contre le cancer, « certains mots peuvent faire ressurgir des images et des souvenirs difficiles ».

La nécessité d’une formation sécurisante pour le bénévole et le malade.

Ainsi, on peut vouloir donner généreusement de soi-même mais « le bien-être psychique de celui qui s’engage doit absolument être garanti », affirme Eliane Marx, psychologue, psychothérapeute exerçant dans les champs de la cancérologie, et formatrice au sein de l’école de formation de La Ligue contre le cancer. Cette formation des bénévoles sert à donner « des repères, un code de sécurité pour eux et pour La Ligue».     

Ainsi, il leur est recommandé de ne pas se présenter comme « ancien malade ou proche de malade » mais avec la simple qualification de « bénévole ». Martine, qui a bénéficié de la formation et participe à un groupe de paroles toute les six semaines, confirme l’importance de cette consigne : « souvent, les malades me demandent si j’ai été concernée par la maladie, or je ne suis pas là pour parler de moi ». 

Pour consolider la mise à distance des bénévoles avec leur histoire personnelle (qu’ils aient été malades ou soignants) et éviter ce que les psychologues nomment une « projection identificatoire », la formation permet  à chacun d’exprimer  ses motivations, son vécu, ses représentations du cancer. Le bénévole doit  repérer ses angoisses et celles des autres par rapport à la mort. Et, citant Freud, Eliane Marx rappelle que « personne, au fond, ne croit  vraiment à sa propre mort ». La formation permet d’identifier les mécanismes de défense lorsque la rencontre avec l’angoisse de l’autre a lieu.

« Toute une réflexion est donc menée sur la manière de se positionner face à cet autre, malade ou proche », poursuit Eliane Marx. Par ailleurs, des groupes de paroles et une supervision postérieure à la formation permettent aux bénévoles d’être suivis sur le long terme: «le groupe permet de travailler sur les émotions qui peuvent surgir n’importe quand. Le simple fait de parler et d’échanger avec d’autres, d’évoquer les difficultés rencontrées sur le terrain va les rassurer et leur donner une sécurité psychique », ajoute-t-elle.

Apports et limites de la formation

Dans un service de radiothérapie, Martine distribue des boissons aux patients en hôpital de jour, et dans un service d’oncologie, elle apporte un soutien direct dans les chambres. C’est dans cette intimité des malades que sa mission lui apparaît la plus difficile. « Dans les chambres, le bénévole est seul, confie-t-elle. Il doit pouvoir mettre sa vie de coté et pratiquer la confidentialité, y compris quand les malades posent des questions sur le mal dont il sont atteints» Selon elle, la formation et l’expérience lui ont permis l’apprentissage de cette distance : « on arrive à se protéger et à savoir peu à peu se positionner. On finit par connaître les malades. Cependant, il peut y avoir par la suite un risque de trop grand attachement ».

Pour Eliane Marx, c’est la question du transfert et contre-transfert qui se pose alors.  «Aller rencontrer la souffrance de l’autre à domicile ou à l’hôpital nécessite un travail sur ses émotions : il ne faut pas y laisser des bouts de soi ». La formation donne ce cadre permettant d’éviter toute détresse morale ou atteinte personnelle. Elle propose aussi un travail sur la communication et l’écoute  : « le bénévole ne doit pas donner « sa solution » mais laisser à l’autre le temps de se positionner ». Et la psychologue de reconnaître que certaines personnes, ramenant tout à leur histoire personnelle  et incapables de mise à distance,  ne seront jamais prêtes.    

Martine confie que parfois « un break est nécessaire ». Cependant, lorsqu’il est bien encadré, ce travail de bénévole qu’elle accomplit depuis des années peut être une vraie source de gratifications et de renforcement de l’estime de soi. « La plupart des personnes que je rencontre vont à l’essentiel. Ils me donnent ainsi beaucoup », conclue Martine.

Dans cet élan généreux et solidaire du bénévolat, la juste distance posée entre soi et l’autre permet donc d’éviter toute « situation d’usure » et un engagement pouvant se déployer à sa pleine mesure.

Marina Lemaire

Pour connaître les besoins en bénévoles des associations : francebénévolat.org