Le blues des anapaths | la maison du cancer

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Les médecins pathologistes, qui analysent les prélèvements tumoraux, travaillent dans l’ombre contre le cancer. Pourtant, à l’heure des thérapies ciblées, jamais leur expertise n’a été aussi essentielle : grâce à eux, diagnostics et protocoles thérapeutiques sont décidés. Aujourd’hui, cette profession à la pointe traverse une grande crise.

 

Intervenante dans un récent forum scientifique (1), le Dr Martine Piccart-Gebhart, chef du service de cancérologie à l’institut Jules-Bordet de Bruxelles et Présidente du Breast International group, a mis soudain emphase et solennité dans sa voix pour parler de ses confrères anatomopathologistes :  « ils représentent désormais le rouage déterminant de tout le processus contre le cancer, et permettent l’ouverture sur la médecine de demain, a-t-elle déclaré. Aussi la rigueur de leurs analyses doit-elle être inattaquable et s’il leur faut une double lecture, il faut faciliter celle-ci ! ».

Les projecteurs semblent en effet tous pointés sur les « anapaths »- dits aussi « médecins pathologistes » – ces médecins qui ont pour spécialité l’Anatomie et Cytologie Pathologiques. Qu’ils travaillent en laboratoire privé ou à l’hôpital, c’est à eux que sont adressés les frottis de dépistage pour le cancer du col utérin, les prélèvements d’organes ou de tumeurs pour diagnostic de malignité…« On nous confond trop souvent avec les biologistes, regrette le Dr Michel Guiu, pathologiste à Perpignan et Président du Syndicat des Médecins Pathologistes Français. Nous réalisons pourtant un travail moins technique que nos confrères qui de leur côté interprètent des données chiffrées et automatisées. Nous regardons des images au microscope et à partir de ces seules lames, nous donnons une interprétation intellectuelle. C’est une tâche très artisanale, solitaire. Et à haute responsabilité car nous n’avons qu’une seule analyse à délivrer». A  raison d’une cinquantaine d’actes à effectuer en moyenne chaque jour, le Dr Michel Guiu reconnaît travailler souvent sous haute pression.

La plaque tournante des protocoles thérapeutiques

Cette responsabilité et cette pression ne sont pas prêtes de diminuer. En effet, avec les dernières découvertes autour des thérapies ciblées, les anapaths sont plus que jamais centraux dans la lutte contre le cancer. «Auparavant, nos interprétations devaient seulement aboutir à déterminer s’il y avait malignité ou non, explique le Dr Michel Guiu. Alors que désormais chaque prélèvement donne lieu à trois ou quatre pages d’analyse». Diagnostic, description et nomination du type de cancer  (Carcinome, Lymphome, Mélanome, Sarcome, … ) avec type, grade, statut ganglionnaire,  facteurs pronostiques et prédictifs….

C’est ce descriptif établi par l’anapath, sorte de carte d’identité de la tumeur, qui décide de la biologie moléculaire et du traitement à privilégier. Autant dire qu’à différents stades, les tâches du médecin, chirurgien, oncologue ou radiologue dépendent entièrement des conclusions apportées par l’anapath. Une importance qui selon le Dr Michel Guiu n’est actuellement pas reconnue. « Nous n’avons aucun contact avec les patients et travaillons dans l’ombre », regrette-t-il.

Une profession en crise

D’autres éléments laissent penser que cette spécialisation en pleine mutation doit  être  reconsidérée.

Parmi les problèmes à aborder, ceux de la « double lecture » : contrairement à d’autres professions, l’anapath s’il doute d’une interprétation et souhaite soumettre celle-ci à un expert, assume seul le coût financier de cette demande. « Vous imaginez les conséquences d’une telle situation,  interpelle le Dr Michel Guiu :  si un anapath a des soucis financiers dans son cabinet privé, aura-t-il quand même la rigueur d’aller au bout de ses doutes en rémunérant l’ expertise d’un  confrère ? »

Autre  impasse : en cas de cancers rares, la double lecture, cette fois-ci exercée et prise en charge par la CNAM,  est automatique. Le Dr Michel Guiu déplore qu’à terme lui et ses confrères,  écartés du diagnostic de manière systématique, ne perdent leur sentiment de qualification et se démotivent. « Pourquoi ne nous ouvre-t-on pas plutôt l’ accès à une formation  pour continuer à avancer dans la qualité de nos interprétations? ».

Cause ou conséquence de ces malaises : la profession se raréfie et vieillit. On compte aujourd’hui seulement 1450 anapaths dans notre pays, avec une moyenne d’âge de 51 ans. Souhaitons  que les nouveaux enjeux soulevés par les récentes découvertes thérapeutiques inspirent les étudiants en médecine vers cette spécialité plus que jamais nécessaire.

Pascale SENK

(1) VIIè forum scientifique de L’Unesco sur la prévention des cancers et de leur rechute  -9/11/2010