Y aurait-il moins de cancers chez les allergiques ? | la maison du cancer

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Plusieurs équipes de chercheurs se posent depuis des années la question des liens entre allergies et risques cancéreux. Et pour cause : dans l’allergie, le système immunitaire est trop réactif ! De là à penser qu’il combattrait mieux les cellules tumorales, il y a un pas que les épidémiologistes viennent de franchir.  Petite synthèse des dernières découvertes.

 

Allergies et cancers explosent dans nos sociétés. Alors, si les allergies pouvaient au moins protéger des cancers, ce serait un bon motif de consolation. Les épidémiologistes – seuls jusqu’ici à s’être vraiment posé la question –  accumulent depuis une dizaine d’années des preuves indirectes de ce lien.

Jusqu’à 70 % de risque en moins de faire un cancer de l’estomac

A l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) de Quebec (Canada) où l’on a mené récemment l’enquête, les résultats1 indiquent que le risque de cancer du poumon est abaissé de 65 % chez les hommes ayant souffert d’eczéma par rapport à ceux qui n’ont jamais contracté cette maladie de la peau. Et les asthmatiques ont 70 % de risques en moins d’être atteints d’un cancer de l’estomac, comparativement à ceux qui n’ont jamais fait d’asthme. Des chiffres qui ne peuvent laisser indifférent.

Pour parvenir à cette conclusion, les chercheurs ont repris les données d’une étude sur les expositions professionnelles. Elle a été menée entre 1979 et 1986 auprès de 3.300 hommes âgées de 35 à 70 ans ayant un cancer, en comparaison avec un groupe témoin de 512 témoins, non malades. Aussi bons soient ces résultats, comme l’étude est ancienne et qu’elle porte uniquement sur des hommes, les auteurs ont souhaité aller plus loin. Ils ont donc débuté une autre enquête incluant cette fois des femmes : ses conclusions devraient être connues au cours de l’année 2011.

Plus de 400 études et des résultats concordants

Ce n’est pas la première fois que des épidémiologistes établissent un lien entre allergies et cancers. Aux Etats-Unis2, entre 1982 et 2000, quelque 1,2 millions d’Américains ont été suivis pendant 18 ans. La reprise des données ainsi collectées, montre que le fait d’avoir une rhinite allergique réduit de 15 % le risque de décéder du cancer du pancréas et l’asthme diminue de 25 % celui de mourir de leucémie. Chez les personnes présentant ces deux allergies, le risque d’être emporté par un cancer colorectal est abaissé de 24 %. 

De nombreuses autres études portant sur un plus petit nombre de malades rapportent, ici une diminution du risque de 30 % de survenue d’un cancer de l’ovaire en cas d’asthme3. Là, une baisse du risque de cancer du col chez les femmes allergiques aux pollens4. Ou là encore, une baisse du risque de leucémie de 40 %, pour les enfants souffrant d’allergies respiratoires.

La recension de plus de 400 études parues sur le sujet par des chercheurs de la Cornell University5, aboutit ainsi au constat qu’il existe bien une association inverse entre allergies et cancers. Elle serait particulièrement nette pour les cancers de la bouche, de la gorge, du cerveau, du côlon, du rectum, du pancréas, de la peau et du col de l’utérus …

Deux hypothèses pour expliquer ces résultats

Des recherches ont montré que le nombre de cellules tueuses naturelles est accru dans le système immunitaire des asthmatiques et que celles-ci sont plus fortes : aussi, l’hypothèse selon laquelle ces cellules tueuses s’attaqueraient également aux cellules cancéreuses, est plausible.

L’autre hypothèse avancée est que les nombreuses sécrétions qui accompagnent les manifestations allergiques (larmes, écoulement nasal, éternuements, etc.) permettraient de se débarrasser de molécules cancérigènes présentes dans l’organisme. Aujourd’hui, rien ne permet de l’affirmer (ni de l’infirmer).

Info ou intox ?

Alors pourquoi cette idée de l’allergie protectrice intéresse-t-elle aussi peu les allergologues et les cancérologues ? «Sans doute parce que le fait de reprendre d’anciennes données peut porter à caution, explique le Dr Catherine Quequet, allergologue et auteur de «les allergies en 200 questions» (éd. De Vecchi). “En effet, on ne peut pas être certain que tous les cas d’allergies ont bien été notifiés. Ensuite, parce qu’une étude épidémiologique peut montrer qu’il y a moins de cancers chez les allergiques, mais cela ne prouve en aucune façon l’existence d’un lien de cause à effet. Enfin, parce que même si ce lien venait à être prouvé par d’autres études, il serait difficile d’en tirer des conséquences pratiques : on ne va pas laisser les allergiques sans traitement sous prétexte que cela pourrait peut-être un jour leur éviter un cancer. Et on ne peut pas non plus induire volontairement une allergie à ceux qui n’en ont pas”.  

Et après ?

Pour le moment, le seul mérite de ces études est d’apporter un peu de réconfort aux allergiques. Mais à l’avenir et à condition que ces hypothèses soient vérifiées, voilà qui pourrait ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques. En effet, on peut très bien imaginer des médicaments capables de provoquer une hyperréactivité sélective du système immunitaire (avec des cellules tueuses de cellules cancéreuses, particulièrement vigilantes), mais sans engendrer les symptômes de l’allergie. Les chercheurs spécialisés en oncologie ont donc tout intérêt à étudier … les allergiques !

Nathalie Szapiro-Manoukian

Sources :

1 -“History of asthma or eczéma and cancer risk among men : a population-based case-control study in Montreal, Canada”, El-Zein M, Parent ME, et al., “Ann. Allergy Asthma Immunol. 2010 may 104(5) :378-84.

2 -“An overview of the association between allergy and cancer”, MC Turner et al., “Int J Cancer”, 2006 jun 15 ;118(12) :3124-32.

3 -“A case-control study of asthma and ovarian cancer” WM Elmasri et al. “Arch Environ Occup Health” 2010 apr-jun ;65(2) :101-5.

4 -“Risk of Cervical cancer associated with allergies and polymorphisms in genes in the chromosome 5 cytokine cluster”, Lisa G.Johnson et al., “Cancer Epidemiol Biomarkers Prev.”, 11/11/2010

5-“Allergies : their role in cancer prevention”, Sherman PW et al, “Q Rev Biol” 2008 dec;83(4) : 339-62