« À terme, tous les patients devraient avoir accès à la thérapie ciblée » | la maison du cancer

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L’opération « Jonquille à Curie », qui récolte des dons pour financer les recherches sur la médecine personnalisée se déroule cette année du 18 au 23 mars. Il s’agit de lutter plus précisément contre les tumeurs, notamment en établissant leur profil moléculaire. Entretien avec Christophe Le Tourneau, oncologue à l’Institut Curie, coordinateur de l’essai clinique SHIVA et responsable des essais de la phase I.

– En quoi consiste le programme SHIVA ?

  Il s’agit d’un essai clinique qui s’adresse à tout patient atteint d’un cancer réfractaire aux traitements que l’on donne d’habitude, qu’il s’agisse d’une chimiothérapie ou d’une thérapie ciblée. Ces traitements sont prescrits en fonction des organes touchés initialement : le sein ou la gorge, par exemple, et de l’aspect des cellules cancéreuses au microscope. Dans l’essai SHIVA, nous adoptons une stratégie novatrice qui consiste à utiliser les thérapies ciblées non plus en fonction de l’organe touché mais du profil moléculaire de la tumeur. Pour cela, nous réalisons un prélèvement de la lésion cancéreuse et nous en établissons la carte génétique. Ensuite, les ingénieurs en bioinformatique repèrent les anomalies moléculaires et l’équipe médicale propose la thérapie ciblée correspondante. Le nom SHIVA fait référence à une divinité indienne qui a plusieurs bras. Ceux-ci symbolisent les différentes thérapies ciblées dont bénéficient les patients dans le cadre de cet essai.

– Comment pouvez-vous vous assurer de l’efficacité de ce type de traitement ?

Dans un premier temps, nous établissons la carte génétique de tous les patients qui participent à l’étude : seuls 40 % sont atteints d’une anomalie moléculaire et peuvent donc bénéficier de la thérapie ciblée. Dans un deuxième temps, nous effectuons un tirage au sort. La moitié des patients reçoit une chimiothérapie classique et l’autre moitié la thérapie ciblée. Bien sûr, si la chimiothérapie classique ne fonctionne pas, le patient aura accès à la thérapie ciblée par la suite. Ce tirage au sort permet de faire une comparaison et de déterminer si la démarche que nous testons est valide. Les résultats de cette étude sont très attendus : est-ce que réaliser une carte génétique et donner la thérapie ciblée correspondante est plus efficace que ce qui est fait tous les jours à l’hôpital ? Nous sommes les premiers, au niveau mondial, à tester cette hypothèse.

Pourquoi l’Institut Curie est-il en pointe sur ce sujet ?

 Il y a dix ans, le professeur Daniel Louvard, directeur du centre de recherches de l’Institut, a eu l’intuition que l’analyse de l’ADN de la tumeur deviendrait importante pour la prise en charge des patients. Il a mis en place une unité de bio-informatique, l’une des plus grandes plates-formes au niveau européen, qui est capable de réaliser et d’interpréter cette analyse pour établir la carte génétique de la tumeur. L’Institut Curie a également les plates-formes nécessaires à l’étude de l’ADN. Nous bénéficions desfinancements de l’Agence nationale pour le site de recherche intégrée sur le cancer, mais c’est grâce aux donateurs privés, comme Swiss Life, que nous avons pu démarrer cet essai rapidement. L’Institut Curie est promoteur de SHIVA : nous finançons nous-mêmes les médicaments utilisés et nous sommes propriétaires des données.

À quels résultats avez-vous abouti jusqu’à présent ?

Notre programme a débuté en octobre 2012 et s’échelonne sur trois ans. Aujourd’hui, nous avons inclus 360 patients, dont 70 sont en cours de traitement. Nous avons communiqué les premiers résultats concernant la faisabilité de la démarche lors du congrès européen de la cancérologie le 28 septembre 2013. Nous pouvons d’ores et déjà affirmer qu’il s’agit d’une technique sûre dans le sens où elle ne représente aucun risque supplémentaire pour les patients. Et qu’elle est rapide puisque la carte génétique peut être réalisée en moins de quatre semaines, délai essentiel puisque nous soignons des patients dont le cancer est déjà bien avancé. La technique a fait des progrès considérables : il y a trois ans, il fallait plusieurs mois pour analyser ce type de données.

Quelles sont les étapes à venir ?

Nos premières observations nous permettent de dire que, dans certains cas, la thérapie stabilise, voire diminue la taille des lésions cancéreuses. Plus largement, les résultats de notre étude seront déterminants pour répondre à la question de la médecine personnalisée : allons-nous, un jour, choisir les traitements en fonction de la carte génétique plutôt que de l’organe ?

Si les résultats sont positifs à l’issue du programme, tous les malades auront-ils accès à la thérapie ciblée en 2015 ?

Le coût du traitement reste assez élevé, mais il est à espérer que les prix baissent. À terme, tous les patients devraient avoir accès à la thérapie ciblée. Pour plus d’efficacité, elle devrait intervenir plus tôt dans la maladie. Parallèlement, les recherches vont se tourner vers un nouveau défi : celui de réaliser la carte génétique d’une tumeur à partir d’une simple prise de sang. Aujourd’hui nous devons effectuer un prélèvement tumoral, et il s’agit d’un geste supplémentaire dans la prise en charge.

texte : Catherine Legall /photo Julien Mignot

Swiss Life est partenaire de l’Institut Curie depuis 2004. Après avoir soutenu le programme de recherche sur les cellules tumorales circulantes, premier pas vers la médecine personnalisée, la Fondation s’est engagée jusqu’en 2015 sur le programme SHIVA.