Avec la maladie, voir la sexualité autrement | la maison du cancer

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Jacques Henric, écrivain spécialiste de la littérature érotique, a été opéré d’un cancer de la prostate en 2007. Dans son livre La balance des blancs, l’époux de Catherine Millet – connue pour son livre La vie sexuelle de Catherine M – construit un texte autour de la maladie et du corps. Avec, toujours, sa vision hors norme de la sexualité.  

LMC : dès le début de votre livre, vous citez le photographe japonais Araki, qui dit à propos de son cancer de la prostate : « Peut-être n’est ce pas la fin mais le début d’une autre vie ». Quatre ans après votre propre cancer, quel regard portez-vous sur cette expérience ?

J.H : Je peux dire, comme Araki, qu’en effet il y a des bouleversements dans la vie. Le rapport au temps change puisque l’on sait qu’il est compté. La relation au passé aussi, aux souvenirs, aux évènements agréables ou désagréables que vous avez vécus. Moi qui suis plutôt intéressé par les courses de taureaux, je m’interroge depuis quelque temps sur ce type de pratique. Pourtant, je n’arrive pas à considérer qu’il faille les interdire. C’est ce genre de contradictions, qui n’existaient pas avant, ou qui du moins n’avaient pas cette acuité, qui aujourd’hui me posent problème.

Dans mon cas, avec ce cancer bien particulier, il y a surtout le risque de l’atteinte à la virilité. Pour un homme, c’est une donnée importante.

LMC : comment avez-vous vécu ce risque ?

J.H : L’ablation de la prostate est une opération qui dure presque deux heures. C’est très compliqué, il faut couper l’urètre, passer tout autour pour l’enlever. Or il y a là deux nerfs, qui sont les nerfs de l’érection et si on les coupe, bonjour chez vous, c’est terminé. Je rends grâce à ce chirurgien, Casanova, dont je parle dans mon livre, qui a réussi à ne pas les toucher. Progressivement tout se remet en route. Ça va faire 4 ans que j’ai été opéré. Déjà, sexuellement, ça va. Mais il faut attendre 5 ans pour être sûr d’une guérison. Je touche du bois.

LMC :  cette situation vous a-t-elle amené  à reconsidérer votre vie sexuelle ?

J.H : Je cite André Breton qui ne pouvait pas se présenter devant une femme nue s’il n’était pas en érection. C’est quand même insensé ! C’est une manière de dire « Je ne suis moi que quand je suis dans un état de virilité affichée ». Ça en dit long sur le narcissisme masculin.Toute la mythologie et toute la littérature occidentale sont habitées par cette représentation. Quand cette dimension est touchée chez un homme, et tout particulièrement un homme comme moi adepte de la littérature libertine du 18e, pour qui la thématique sexuelle est centrale, vous vous retrouvez démuni. Et brusquement la sexualité prend encore plus d’importance dans votre vie. Ensuite, quand je me suis rendu compte que sexuellement ça allait, j’ai finalement relativisé l’importance que je lui donnais. Maintenant je me dis qu’on s’embête avec ces histoires de sexe, que ce n’est pas si important que ça.  J’ai réalisé, même si on le savait déjà, que la sexualité ne se résume pas à un organe qui fonctionne ou qui ne fonctionne pas.  L’érotisme est aussi fondamentalement une question de langage . Bien sûr, je parle ainsi après coup, et si j’avais eu 30 ans je n’aurais pas raisonné comme ça.  De plus, comme ma femme Catherine Millet a écrit ce livre, La vie sexuelle de Catherine M. où elle raconte toute sa vie sexuelle, tout s’imbriquait dans cette histoire, ma vie et la sienne, mes livres et les siens. Cela faisait une petite mixture qui n’était pas simple à penser.

LMC : dans votre livre vous qualifiez votre femme de « technicienne de votre rétablissement », concernant votre retour à la sexualité. Le cancer de la prostate est-il aussi une étape à franchir en couple ?

J.H : Quand le chirurgien m’a expliqué que pour que la sexualité revienne bien il fallait que la partenaire sexuelle sache s’y prendre, je lui ai dit « Mon épouse s’appelle Catherine Millet, elle a écrit La vie sexuelle de Catherine M, et pour tout ce qui est de la technique je crois qu’il n’y aura pas de problème ! ». Il s’est marré. Étant donnée la manière dont mon épouse et moi nous considérons la sexualité, ne la liant pas forcément aux sentiments, ça ne pouvait pas être une tragédie. A la limite, si je ne n’avais plus pu avoir de relations sexuelles, elle serait allée avec d’autres partenaires, ça ne m’aurait posé aucun problème. En intellectualisant d’une part, et en restant libre d’autre part, ça peut marcher.

LMC : à propos de la renaissance évoquée aussi par Araki, vous parlez « d’un apprentissage de soi-même à reprendre ». Ce processus vous a-t-il semblé inévitable ?

J.H : Je suis très rationnel, je ne pense pas que la maladie soit liée au destin. Les bonnes et les mauvaises choses arrivent, on ne les a pas prévues. Lautréamont, dans ses Poésies dit : « Dans la nouvelle science, chaque chose arrive en son temps et c’est là son excellence ». Je reprenais ça pour moi.  Il y a eu cette maladie, le nom singulier de ce chirurgien qui m’a opéré, Casanova, puis des voyages. Les évènements se sont enchaînés, sans qu’il y ait eu une logique, mais le travail de l’écrivain est de trouver le fil qui relie tout cela. Un auteur gnostique dit : « Il a y une positivité des ténèbres, et la positivité des ténèbres n’empêche pas la lumière de l’être ». Il faut arriver à trouver cette lumière dans les ténèbres, dans le négatif. Si je n’avais pas eu cette maladie, je n’aurais pas écrit ce livre. On me dit que c’est l’un de mes meilleurs. Mais j’ouvre des portes ouvertes. Je crois que tout l’art, toute la littérature est faite de ça, des drames, des tragédies, que les peintres ou les auteurs vivent et qu’ils subliment. Et cela donne des œuvres d’art qui sont un véritable apport pour les autres.

Propos recueillis pas Marion Wagner

La balance des blancs, de Jacques Henric, Seuil, 232 p.

Photo : Hermance Triay