Cancer : la fatigue est-elle une fatalité? | la maison du cancer

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Le Dr Joseph Gligorov, oncologue à l’hôpital Tenon à Paris, nous explique pourquoi les traitements du cancer épuisent les patients et s’il est possible d’agir contre cette fatigue, première plainte des malades avant la douleur.

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LMC : Pourquoi les traitements du cancer sont-ils si fatigants ?

Cela dépend de la situation dans laquelle on est face la maladie. Si on est en post-opératoire, il y a une fatigue due à la chirurgie. Si on est sous chimiothérapie, l’immunité est en baisse, une anémie est donc possible. Je distingue alors une fatigue objective d’une fatigue subjective. La première est liée à la façon dont le patient va recevoir les effets secondaires de la chimiothérapie (dégoût alimentaire, prise ou perte de poids) auxquels s’ajoutent sur le plan hématologique la toxicité de traitements  entraînant une baisse des globules rouges et des globules blancs, et donc un risque infectieux plus important avec des complications possibles. La fatigue subjective est celle qui est liée à une phase de dépression extrême (tous les patients ne sont pas déprimés mais cette phase peut exister). Elle est liée au choc de l’annonce : on se sent abattu, vidé par la maladie et on veut remonter la pente.

LMC :  La radiothérapie entraîne-elle elle aussi un degré élevé de fatigue?  

La radiothérapie est non toxique sur le plan général sauf pour les zones irradiées (troubles du tube digestif pour les cancers ORL ou de l’œsophage, troubles alimentaires parfois ; si le bassin est irradié, il y peut y avoir déshydratation et diarrhées qui fatiguent l’organisme). Si la radiothérapie est cérébrale, elle agit sur le centre nerveux donc là aussi il y a une grande fatigue. Mais dans cette phase de traitements ce qui fatigue surtout les patients ce sont les déplacements, les trajets de l’hôpital à leur domicile qu’ils doivent faire plusieurs fois par semaines pendant plusieurs semaines pour recevoir leurs séances de rayons.

LMC : La fatigue est devenue la plainte numéro 1 des patients devant la douleur. Les laboratoires ont-ils pour priorité de développer des molécules moins « violentes» pour le patient ?

 
La priorité, c’est d’abord de trouver des médicaments actifs et ensuite de trouver des médicaments mieux tolérés par les personnes malades. Depuis 20 ou 30 ans, on s’est acharné à trouver des médicaments actifs contre le cancer. Aujourd’hui, on essaye de trouver des médicaments actifs efficaces qui améliorent aussi la qualité de vie. On fait attention aux effets secondaires tels que l’alopécie. On a de même des médicaments qui luttent contre les nausées ou encore, on essaye d’éviter les transfusions grâce à l’érythropoïétine. Mais l’objectif principal reste avant tout de trouver des médicaments pour guérir. Les traitements sont quand même plus faciles à supporter qu’autrefois. Plus on avance, plus on arrive à cibler au sein des cellules cancéreuses le mécanisme impliqué dans la maladie. Cette amélioration biologique de la connaissance du cancer permet une approche différente des traitements de la pathologie, plus précise : on ne va pas détruire toutes les cellules et affecter tout l’organisme mais cibler certaines cellules. Cependant, les médicaments ciblés ne sont pas tous dénués d’effets secondaires importants. Dans le cancer du rein, pour éviter la prolifération de la tumeur, les patients peuvent prendre des comprimés certes très efficaces, avec moins de chimiothérapies, mais la fatigue est beaucoup plus lourde.

LMC : Que peut-on faire pour contrer cette fatigue ?

 
Il faut préparer le patient dès le moment de sa prise en charge , notamment en organisant la sortie post intervention chirurgicale. Dans le cas d’un cancer du poumon avec amputation, permettre au patient de faire de la kiné respiratoire avant et après va diminuer la fatigue et l’aider à se verticaliser, à bouger son corps et donc à mieux récupérer. Il faut anticiper la fatigue, c’est le meilleur moyen de la diminuer. Et puis cela dépend de la situation : si une patiente en chimio me dit qu’elle a trois enfants, qu’elle est divorcée, qu’elle vit seule et veux continuer à travailler pendant son traitement… Je pense que l’intervention d’une assistante sociale, plus une aide à domicile et un arrêt maladie au cours du traitement vont lui apporter un réel soutien dans sa vie quotidienne et donc sur sa qualité de vie.

 LMC : Sur quels aspects de la qualité de vie faut-il être particulièrement vigilant ?

 
D’abord, il faut être attentif, dans la prise en charge du patient, à l’environnement de celui-ci car il faut le comprendre, l’aider sur tous les plans, autant psychologique que social. Dans la revue médicale « The New England Journal of Medicine », une étude récente portant sur un même cancer du poumon a démontré que les malades désespérés à qui on proposait des soins de support palliatifs vivaient plus longtemps que ceux qui n’en bénéficiaient pas. Plus on s’occupe d’une personne, mieux c’est pour elle de toute façon. Ensuite, nous devons faire attention au choix du traitement de chimiothérapie et adapter celui-ci à l’état de santé du patient. Enfin, il faut surveiller les signes d’apparition de fatigue, afin de détecter et pallier aux déficiences de l’organisme sur le plan médical si nécessaire.

LMC : L’activité physique pendant la maladie peut-elle permettre de lutter contre la fatigue ?

 
Oui, si cela fait du bien au patient et que c’est un plaisir. Non, s’il se force et si sortir de chez lui le fatigue. Mais si le fait de sortir de chez lui a un impact positif sur le ressenti qu’il a de son environnement et de sa place dans la société, pourquoi pas. Le maintien d’une activité physique semble diminuer la rapidité de la progression et le risque de rechute de certains cancers (du sein notamment). 

LMC : Une supplementation en vitamine C peut-elle aider ?

  Rien n’est démontré. Les régimes alimentaires n’ont aucun intérêt. Si ça marchait, il faudrait que les médecins soient des ânes pour ne pas les appliquer. Il vaut mieux garder son argent pour partir quelques jours au soleil en vacances plutôt que d’acheter des produits dont les effets ne sont pas démontrés. Si un patient me dit qu’il prend de l’homéopathie et que ça lui fait du bien, tant mieux. Mais attention aux thérapies onéreuses et aux plantes qui peuvent avoir des interactions médicamenteuses.

LMC : Peut-on rester fatigué des années après la fin d’un traitement ?

 
C’est possible. D’abord la fatigue peut durer longtemps après certains cancers, notamment dans le cadre des cancers du sein hormono – dépendants car les femmes doivent continuer à prendre un traitement hormonal pendant des années. Elles subissent des effets comme la ménopause précoce. Elles s’en accommodent en fixant leur priorité sur la guérison, mais la fatigue est réelle. Ensuite, il faut rappeler qu’un cancer, c’est un choc dans la vie. Cela peut s’assimiler à la traversée d’un deuil, et peut nécessiter deux ans au moins pour s’en remettre. C’est vrai que face à une fatigue persistante sur la durée, on va d’abord rechercher si elle est due à des effets secondaires liés au traitement ou si elle est due à une évolution nouvelle dans la maladie. Mais on peut admettre qu’il reste parfois une cicatrice profonde entraînant de la fatigue. Chez mes patients, je rencontre souvent cela en fin de traitements car au début, le patient est investi dans le calendrier des soins et bénéficie du support de l’équipe soignante et de son entourage. C’est la phase de la rémission et du retour à domicile qui justifie le plus souvent un travail psychologique important. Je prends donc le temps de proposer et d’expliquer ce soutien psychologique. J’oriente le patient et lui laisse le temps de se ressaisir pour pouvoir aller vers le soutien qui lui fera le plus de bien.

Propos recueillis par Marina Lemaire.

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