Dire oui à la vie au ralenti | la maison du cancer

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Il m’a fallu plus de deux ans pour accepter la «lenteur de vivre ». Il est vrai, il est très difficile de se mettre au diapason d’un corps soudain au ralenti.

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Happée par les pinces du crabe au beau milieu d’une vie professionnelle trépidante, j’ai été sommée d’entrer en cure de désintoxication. Désintoxication des cadences infernales de la vie moderne. Tout aussi grisantes qu’épuisantes. Mais j’aimais ça, moi, cette existence trépidante ! Elle me donnait l’impression puissante d’exister, de « faire quelque chose », d’être toujours en mouvement. Courir d’un rendez vous à l’autre, jongler avec les lignes d’un agenda chargé. Le soir, j’étais vidée, essorée, mais requinquée par la nuit, je repartais chaque matin dans mon train à grande vitesse.

La maladie m’a sorti par la peau du dos de ce rythme infernal. Un autre emploi du temps s’est mis à régir mon existence. Examens en tout genre, et chimio à gogo. Et pourtant, il m’a fallu bien du temps pour décélérer. Besoin de « faire » pour « être ». Faire violence au corps fatigué pour continuer à être dans le mouvement, plus lent bien sûr, mais dans l’action toujours et encore. Et puis ce corps qui  ne guérit pas et s’épuise d’être bombardé en permanence par ces particules chimiques. La fatigue qui plombe les journées, clouant de plus en plus l’organisme au sol. Décollage plus lent, plus laborieux pour se raccrocher à ce monde bouillonnant. Que faire de ce décalage si flagrant ? Et si je me mettais à l’accepter, j’en viendrais peut être presque à l’aimer ?

De la vie au quotidien, je ne gère plus que les priorités absolues. Selon la dose de chimio qui empoisse mon corps, je ne dispose que de quelques heures (sinon aucune parfois) par jour. Un diktat de l’organisme qui impose des choix. Ne pas s’éparpiller, se concentrer sur l’essentiel. Une seule ligne, voire deux sur l’agenda, alors elle doit être écrite avec soin. Le temps passé avec un ami, celui d’un bon film ou d’une ballade, devient alors si savoureux. Et puis, les cernes se creusent, marquant le retour à la maison, à pas lents. Longtemps, je l’ai vécu comme une punition. Une mise à l’écart forcée. Et c’en est une.

Mais j’ai fini par comprendre que la lenteur avait son charme. Et qu’il me fallait l’épouser plutôt que la combattre. Petit à petit, j’ai appris à écouter mon corps. Veut-il dormir ? Je me mets au lit, à n’importe quelle heure de la journée. Etre simplement au repos ?  Je ne fais… rien. Et voilà la clé. Concevoir que l’on peut « être » sans « faire », sans vivre dans l’action. Sous ma couette ou sur un transat, mon esprit voyage. Débarrassée du stress que j’imposais à mon corps en lui faisant violence, je respire tranquillement. Au mouvement permanent a succédé une sorte de profondeur, une ouate douce et enveloppante. La contemplation plutôt que l’action. Regarder comme jamais la nature, écouter le vent, les oiseaux. Lire ou pas, écouter de la musique ou le silence, dormir ou penser, le temps s’étire doucement. A bien y regarder, la lenteur pourrait avoir un air de bonheur…

Anouchka