Le dire ou pas | la maison du cancer

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« Vais-je lui dire que j’ai eu un cancer ?»  Pendant mes trois années de remission,  à chaque fois, ce fut la même délibération intérieure : un déjeuner avec une ancienne collègue, des retrouvailles avec un copain de fac, ou même un rendez-vous avec une amie pas vue depuis plusieurs mois : « est-ce que j’en parle ? Et pourquoi le ferai-je ? Ca servirait à quoi ?

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En même temps, si il (elle) l’apprend par d’autres, il (elle) se sentira trahie… ». Pas évident de savoir que dire, que taire! Car avec le temps, les traitements qui peuvent s’espacer pendant de longues périodes, il devient évidemment moins nécessaire de mentionner l’existence du crabe dans nos vies. Quand on avançait avec son crâne chauve, la porte était grande ouverte aux confidences : on se sentait presque obligé de dire à ceux qu’on rencontrait : « oui, j’ai un cancer ». Mais quand la rémission domine, que les stigmates de la maladie deviennent moins visibles, à quel moment en parler ? La tentation de zapper cette information capitale, comme si on pouvait gommer la maladie de sa vie, est forte; mais aussi l’envie de remettre le crabe sur le devant de la scène et ainsi  reprendre son statut de “pauvre victime malade” …Nos motivations ne sont pas toujours claires…mais surtout, à qui en parler? L’exercice est bizarre : il m’est arrivé de le dire tout de suite, naturellement, à quelqu’un que je connaissais finalement assez peu, mais aussi de préférer le cacher  à des soi-disant plus  intimes. Ainsi, il y a ceux avec qui c’est naturel d’oser prononcer son nom, les amis « rocs », les « amis envers et contre tout », tous ceux avec qui une réelle confiance était créé. Puis, dans un cercle plus large, moins intime, les relations professionnelles, les amis d’amis ou les amis d’enfance qu’on ne voit jamais… Qui suscite en moi l’envie de parler de ce qui m’est arrivé ?  « Avec ceux qui ont vécu eux-mêmes une grande épreuve, même si ce n’est pas la même que toi, le terrain est naturellement ouvert » , estime mon amie Stéphanie. Qui au contraire me donne envie de me taire et de garder précieusement ce secret ? Les apeurés, les angoissés qui changent de couleur lorsqu’ils entendent parler d’hôpital ou de maladie. Eux n’ont aucun courage ni espoir à me transmettre, alors instinctivement, je ne leur dis rien. On n’a aucune raison ni aucun avantage à leur confier sa vulnérabilité. « Mais au contraire, me dit Manuelle, quand tu parles du cancer, tu dégages beaucoup de force ! » Elle, elle me soutient de manière inconditionnelle, elle croit en ma guérison. Etranges projections des uns sur les autres ! Le cancer m’a ainsi permis de faire des choix dans mes relations, de « sentir »  celles qui me portent et celles qui ne m’apportent rien, de mettre au clair mes liens. Ne pas parler à tort et à travers, devenir plus lucide me semble déjà un pas vers une certaine santé, très importante, la santé des relations.

Anouchka

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