Soignants en souffrance : une prise en compte encore trop rare | la maison du cancer

0

Des journées à rallonge, un quotidien toujours plus lourd, des situations bouleversantes à traverser… La question de la souffrance du personnel soignant émerge depuis quelques années. Et quelques dispositifs tentent de répondre à ce phénomène encore trop peu considéré.

 

«Actuellement, l’infirmière soigne son dossier médical, la surveillante soigne son planning, le médecin soigne son protocole et quelque fois une aide-soignante ouvre la porte d’un malade !». Ainsi le Docteur Bruno Gaudeau résumait-il en avril 2010 la surcharge administrative des soignants lors d’une audition consacrée au mal-être au travail au Sénat. Il soulevait alors une question toujours sensible même si elle n’est plus réellement taboue : la souffrance des soignants.

Difficile en effet pour le personnel médical de faire entendre cette réalité. Si la déshumanisation des soins en milieu hospitalier est régulièrement abordée dans le débat public et dans les médias, c’est généralement par le biais du patient. Les soignants, eux, jouissent d’un réel statut social, d’une certaine reconnaissance, surtout les médecins, les chirurgiens. Ils sont ceux qui savent, gagnent bien leur vie, exercent un métier de passion. Alors de quelle souffrance parle-t-on ? La réalité est loin d’être aussi rose.

Dans les chiffres tout d’abord : selon le Docteur Gaudeau, 14% des décès de médecins en activité sont dus chaque année à un suicide. Un taux très élevé confirmé par de nombreuses études. Sans aller jusqu’à cette issue tragique, la profession est de plus en plus concernée par le « burn-out », ou syndrome d’épuisement professionnel. Ce trouble, qui se traduit par un ensemble de signes -incapacité à faire face aux tensions, stress élevé, fatigue et déprime… -résulte d’une exposition trop importante à la pression. Dans une étude menée par l’Union régionale des médecins libéraux du Limousin (URML), et datée de septembre 2010, 67% des médecins de la région interrogés se disaient concernés, à plus ou moins grande échelle, par le burn-out.

Un quotidien très lourd à gérer

Ces chiffres élevés et inquiétants confirment un réel mal-être chez les soignants. En 2005 déjà, dans un article de l’Express, le docteur Eric Galam, médecin généraliste à Paris, dénonçait un quotidien devenu trop lourd à gérer : « Je ne me lamente pas. J’exerce un métier que j’aime, passionnant, riche, humain. Seulement, j’ai l’impression d’être en permanence sur la corde raide. Je travaille à flux tendu, avec le risque constant de me tromper. Sous la pression, je dois prendre des décisions qui touchent à la vie et à la mort ». Six ans plus tard, il est désormais médecin-coordinateur d’un des rares dispositifs mis en place pour aider les soignants en souffrance : l’Association d’Aide Professionnelle aux Médecins Libéraux (AAPML). Avec le Professeur Régis Mouriès, ils ont créé un numéro d’appel téléphonique  où les soignants peuvent trouver une écoute et un soutien psychologique. « Ils peuvent s’entretenir au moins cinq fois avec un psychologue du réseau, explique le docteur Eric Galam. Si la situation est vraiment grave et que nous ne pouvons répondre à leurs problèmes, nous les dirigeons vers  une prise  en charge plus adaptée, avec un psychologue clinicien ou un juriste».

Selon le docteur Eric Galam, les motifs d’appel peuvent se répertorier en trois catégories. La vie professionnelle d’abord : journées à rallonge,  annonces difficiles à faire, impression d’être de moins en moins considéré par les patients, sont autant de causes responsables de la souffrance.

Une administration envahissante et harassante, ensuite : le médecin est aujourd’hui un véritable gestionnaire d’entreprise libérale, la paperasse s’accumule et vient s’ajouter à un quotidien déjà chargé. Enfin, la difficulté à gérer sa vie privée : « Je travaille de dix à onze heures par jour, du lundi au vendredi, et je prends trois semaines de vacances par an», écrivait le  docteur Eric Galam en 2005. Comment trouver du temps pour soi ? Pour sa vie de couple ? Et surtout, comment ne pas craquer après 30 ans de ce rythme éreintant ?

Partager ses soucis

Autre motif de souffrance, notamment chez les médecins de ville : la solitude. « Les soignants manquent de lieu où discuter, échanger leurs expertises, rencontrer les patients dans un cadre autre que professionnel», explique Michèle Monville, psychanalyste en service hospitalier et Présidente de AFCancer. Cette association, basée dans le Val-de-Marne, a été créée pour apporter un soutien psychologique et une écoute aux malades de cancer, à leurs proches et, véritable innovation, à leurs soignants.

«Nous organisons par exemple des soirées d’informations thématiques, où médecins et malades peuvent échanger autour d’un même thème et partager leur vision, détaille Michèle Monville. Nous avons également mis en place des ateliers de réflexion, destinés aux soignants, autour de la gestion de la douleur ou de la fin de vie notamment où plusieurs spécialistes peuvent mutualiser leurs connaissances». L’objectif affiché de ces séances est de rompre l’isolement du médecin et de mutualiser les bonnes pratiques. Egalement, de pouvoir partager ses soucis et trouver une solution grâce à l’expérience de collègues.

Ces initiatives fleurissant ça et là prouvent la reconnaissance de cette souffrance des soignants, taboue il y a encore quelques années. « Ce tabou est définitivement levé, assure le Docteur Eric Galam. Cependant, si prise en compte il y a eu, il est encore difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène. La problématique est complexe, les données rares et donc difficiles à mesurer». Le médecin insiste cependant sur un point : l’urgence à agir et à mettre en place des dispositifs d’aide de grande ampleur et efficaces. « La situation est réellement grave, le processus de « délégitimation » de la profession toujours plus grand et les soignants tardent encore à demander de l’aide. Or, lorsqu’un soignant « craque », cela peut être très rapide et conduire rapidement au suicide».

Face à cette situation, le groupe Pasteur Mutualité a lancé une consultation de prévention de l’épuisement professionnel des soignants, en avril 2011. L’objectif, à terme, est de créer un réseau national de médecins référents, spécialement dédié à la prévention du burn-out des professionnels de santé. Une mesure nécessaire mais encore insuffisante pour répondre à l’étendue du phénomène.

Cécile Cailliez

N° d’appel Association d’Aide Professionnelle aux Médecins Libéraux (AAPML). 0826 004 580

 AFcancer organise un concert de soutien à l’association le 7 octobre prochain.