« Combattre le cancer », une formule -piège ? | la maison du cancer

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De plus en plus de cancers peuvent être aujourd’hui être guéris grâce à la chirurgie et aux traitements. Mais l’idée qu’ils puissent aussi être « vaincus » lorsque le malade « se bat » et « y met du sien » est très répandue .  Guérir du cancer, est-ce vraiment faire un parcours de combattant ?

Déploiement des « armes » thérapeutiques,  recours aux thérapies « ciblées » contre une maladie qui « gagne du terrain »…Le jargon médical lié au traitement du cancer est particulièrement belliqueux.  «A mon sens, il a  même un côté science-fiction ! » note le Dr Marc Espié, oncologue médical, responsable du centre des maladies du sein de l’hôpital Saint-Louis, à Paris. « Et je doute que tout ce verbiage, désormais banalisé, ne change. »

La guerre est déclarée

Le cancer fait peur. Et génère une foule d’idées reçues. Parmi elles, celle qu’il  faut « se battre » pour s’en sortir reste très ancrée. La nature même du cancer, maladie agressive et proliférative, y est certainement pour beaucoup. « Les médias, et parfois le personnel soignant, véhiculent également cette idée » observe Stéphanie Podgorski, psychologue en oncologie au CHR de la Citadelle de Liège. Les proches des malades y participent aussi largement. « Le sentiment d’impuissance des familles est tel qu’elles insistent  souvent auprès du malade pour qu’il ne se laisse pas abattre» continue la psychologue. Les malades sont très sensibles à ce discours ambiant. « Quand mon médecin m’a annoncé que j’avais un cancer, il ne m’a pas demandé de me battre. J’ai cependant acquis, seul, la conviction que je ne pouvais pas rester dans la passivité » témoigne Christian, 57 ans, atteint d’un cancer du poumon.

Savoir ne pas se tromper d’ennemi

Si les médecins sont armés, les malades demeurent, eux, démunis face à la maladie. L’annonce d’un cancer peut entraîner une violente remise en question et un bouleversement de l’image du corps. Les malades voient le cancer comme une guerre interne entre les “bonnes” et les “mauvaises” cellules. Une réalité biologique qui les amène souvent à considérer leur maladie comme étrangère à leur propre organisme. « Les patients ont tendance à penser que leur tumeur est un peu comme un “alien”, quelque chose de monstrueux qui les habite et les dévore.   Raisonner ainsi les amène à se combattre eux-mêmes, alors que le cancer fait partie d’eux,  constate la psychologue Stéphanie Podgorski ».

Contre quoi se bat réellement Christian ? Aidé par sa psychologue, il a bien identifié son ennemi : la peur. Et ne se trompe pas de combat. « J’ai beaucoup travaillé sur l’acceptation et l’idée de vivre au jour le jour. La projection dans le futur génère immanquablement de l’angoisse. » Pour lui, les mots ont leur importance. « Je préfère dire que ” j’en veux “. Se battre, c’est engager son orgueil, et jeter maladroitement ses dernières forces dans la bataille. Je crois plus à la défense qu’à l’attaque. A la défense tenace de ma vie. ».  Ses forces, Christian tient à ne pas les dilapider et les utiliser à bon escient. Ainsi, sa “force tranquille” l’aide à mieux supporter sa chimiothérapie.

Lors de ses consultations, Stéphanie Podgorski doit souvent faire face aux mêmes questions  . « Les malades entendent de toute part qu’ils doivent « se battre ». Pour eux, cela ne veut rien dire. cela signifie-t-il qu’ils doivent manger équilibré ? Garder le sourire quoi qu’il arrive ? Ne pas se plaindre ? ». A ces interrogations, la psychologue n’apporte pas de réponses toutes faites. « Je n’applique pas de recette miracle et je m’efforce de ne pas normaliser les comportements. »

Résister à la culpabilité

Garder le moral, bien sûr, c’est toujours mieux…pour tout le monde. « En tant que thérapeute, je préfère que les patients aient envie de vivre. Qu’ils aient envie de s’impliquer dans le traitement. Cela les aide à supporter ce qu’on leur impose» assure le Dr Marc Espié.

Mais « L’idée de bataille donne au patient l’illusion de contrôler l’incontrôlable, indique de son côté la psychologue liégeoise ». Attention alors  à l’effet « double-peine » si tout ne passe pas bien. En cas d’échec du traitement ou de mauvais résultat, la culpabilité guette. Et la petite voix qui répète que peut-être, on n’a pas fait pas “ce qu’il fallait”. « Penser qu’une mauvaise évolution de la maladie pourrait être liée à un manque de volonté peut être accablant pour un malade du cancer.  Je m’efforce de lutter contre cette culpabilisation en répétant à mes patients qu’ils n’y sont pour rien, insiste le Dr Marc Espié. » 

La culpabilité, Christian n’y cède pas.  « Si les nouvelles sont mauvaises, aussi ébranlé que je puisse être, je ne me sens jamais en faute. Mais je ne me résigne pas non plus ». La bienveillance envers soi-même est certainement une des clés. «  Savoir  s’aimer et surtout…faire ce qu’on peut ! » tel est le credo qui le soutient.

Héloïse Rambert