Comprendre les liens entre psychisme et cancer | la maison du cancer

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Souvent réduite dans la prise  en charge, la psychologie a pourtant toute sa place dans une approche globale de la maladie. Elle peut expliquer certains facteurs de risques, ou favoriser la guérison. G-N Fischer, enseignant en psychologie de la santé, décrit dans son dernier livre cet impact déterminant du psychisme. 

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LMC : existe-t-il une psychologie qui favoriserait le cancer ?

Il est difficile de répondre à cette question telle quelle. Il s’agit plutôt de réinscrire la psychologie dans une approche plus large, qui renvoie à la façon dont nous habitons notre corps et ce que nous avons à affronter dans l’existence. Notre corps est un système très adaptatif en interdépendance constante avec l’environnement. Il métabolise un grand nombre d’informations dont certaines sont de nature émotionnelle. Les émotions tiennent ici une place particulière et de nombreuses études montrent aujourd’hui leur impact sur le système immunitaire.

LMC : une exposition répétée au stress peut-elle avoir une incidence sur l’apparition du cancer ?

Lorsque des personnes ne vivent pas la vie qu’elles souhaitent et subissent le stress de manière chronique, elles peuvent développer une qualité de vie très insatisfaisante qui, alors, peut présenter des risques par rapport au cancer. Nous devons toutefois nuancer ce point car le stress n’est jamais le seul facteur intervenant dans l’apparition de la maladie. Par ailleurs, le facteur psychologique est impossible à isoler et à quantifier en tant que tel. Nous pouvons seulement observer que des facteurs psychologiques ont pu jouer dans le développement de la maladie cancéreuse, mais ceci seulement à partir d’ entretiens menés de manière rétrospective.

LMC : quels sont ces facteurs psychologiques ?

Bien souvent, on observe que les personnes qui tombent malades ont vécu une expérience de perte intimement liée à leur raison de vivre. Cela peut être la perte d’un emploi, d’une relation affective, d’un animal de compagnie, etc… Qu’importe l’objet de la perte ! C’est seulement quand un événement externe touche de façon radicale et définitive la raison de vivre, c’est-à-dire ce à quoi la personne accorde le plus d’importance dans sa vie, que se trouve le risque psychologique, car il est un puissant facteur de déstabilisation et d’effondrement psychique. C’est un éclairage important. Nous avons affaire à des êtres humains singuliers qui vivent des événements divers qu’ ils vont plus ou moins mal métaboliser. Pour expliquer le cancer, nous ne pouvons pas rester dans un schéma de simple causalité biologique. Notre corps renferme aussi notre vécu et nos émotions « gravées » en quelque sorte dans notre organisme. N’oublions pas que notre santé est l’expression de notre vie, de notre relation harmonieuse avec nous-mêmes, les autres et notre environnement au sens large.

LMC : existe-t-il alors  une psychologie qui protégerait du cancer ?

Oui,  dans le sens où cela signifie une façon d’être avec soi-même, avec les autres et au monde impliquant qu’on soit en accord avec les exigences de la vie. Le problème, c’est que nous vivons des existences qui ne nous portent plus vers la vie : qu’en est-il de la qualité de notre alimentation ? Donnons-nous à notre corps le temps de repos et l’exercice dont il a besoin ?… Pour la plupart d’entre nous, les vies que nous menons nous disloquent. Aujourd’hui, beaucoup de gens vivent à côté d’eux-mêmes, ils sont dispersés, ils ne sont plus connectés à leur être intérieur.  Or la vie, c’ est d’abord un chemin intérieur. Il s’agit donc d’unifier sa vie par rapport à ce qui est bon et fait sens pour soi. Chacun a sa propre route  à faire en fonction de ce qu’il est. Il n’existe pas de recette universelle !  Essayons de vivre chaque jour en étant ouvert à la vie, en l’accueillant, en vivant chaque jour comme un nouveau commencement  et non comme une répétition. Même dans nos vies trépidantes, pensons à nous réserver un moment chaque jour pour nous recueillir, recréer des forces et de l’espoir et ce, même si nous vivons des situations difficiles.

LMC : justement, que recouvre cette notion d’espoir quand le cancer est déclaré ?

C’est l’espoir fou,  c’est-à-dire continuer à espérer contre toute espérance ! Je pense notamment à ce que disait Viktor Frankl quand il évoquait « l’optimisme tragique ». Face à un événement sur lequel on ne peut rien, si nous développons un sentiment de désespoir ou un sentiment d’impuissance, nous allons perdre nos forces intérieures. Comment peut-on  agir sur soi-même ? En acceptant psychologiquement ce qui nous arrive, car accepter ce qui nous arrive et ce sur quoi on ne peut rien, c’est dire oui à la vie, c’est-à-dire consentir à vivre ce que la vie nous a refusé en quelque sorte. Face à la question fréquente du « Pourquoi moi ? », par exemple, je dis aux patients : « arrêtez de ressasser cette question !  Essayer de comprendre indéfiniment et de vouloir expliquer ce qui vous est arrivé ne vous apporte rien ». Il s’agit d’accepter ce sur quoi on ne peut rien. Au regard de nos vies, que nous échafaudons très souvent sur des illusions, le cancer peut aussi être regardé comme une formidable leçon car il nous confronte à la réalité de la mort. Intégrer le mourir nous  rend libres à nous-mêmes. Apprendre à mourir, se libérer de soi-même permet de conquérir une vraie liberté et de vivre chaque instant avec une saveur différente. Quand on est touché par le cancer, on ne vit pas la vie qu’on voudrait avoir. C’est  une vie menacée, en péril. Alors, que faire ? Essayons seulement de vivre, en sorte que la vie devienne la meilleure possible !

LMC : comment intégrer la psychologie dans la prise en charge du cancer à l’hôpital ?

Dans la prise en charge du cancer, les éléments de psychologie positive, et tout ce qui touche l’optimisme peuvent être intéressants. Le développement de ce type de démarche thérapeutique dans les hôpitaux a d’ailleurs tout son sens. Aujourd’hui on connaît  tous les bienfaits des groupes de parole pour les malades, par exemple. Nous observons une évolution plus favorable de ceux qui y participent, un état de bien-être plus important ainsi qu’une évolution sur la pathologie en tant que telle. Au cours  de recherches récentes, on a d’ailleurs pu observer que les malades qui sont pris en charge au niveau psychologique diminuent de moitié leur risque de récidive N’oublions pas que la force première de la vie est d’ordre psychique. Ce qui anime le corps, c’est le psychisme ! L’ accompagnement psychique du cancer implique également d’inciter les malades à se fixer des buts à court terme afin qu’ils puissent vivre. Il s’agit  d’appeler la vie au fond de soi et d’aller chercher à l‘intérieur quelle est sa raison de vivre. En somme, l’accompagnement psychologie du cancéreux, c’est de toujours soutenir la vie qui est en lui, même si celle-ci est vacillante.

Propos recueillis par Nathalie FERRON

Pour en savoir Plus

Gustave-Nicolas Fischer, « Psychologie du cancer », Odile Jacob, 2013.