Ils se taisent, elles se lient | la maison du cancer

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Pendant la traversée du cancer, hommes et femmes ont des manières différentes de gérer et exprimer leurs émotions. Pourquoi ?

                   Les terreurs qu’on n’arrive pas à exprimer, les mots qu’on aimerait entendre de la part des soignants, les questions qu’on n’ose pas poser… Avec la maladie, notre capacité à communiquer est menacée. Mais, face à ces difficultés de verbalisation, nous ne sommes pas tous égaux. « Quand j’ai appris que le mari de ma meilleure amie avait un cancer du foie, je lui ai tout de suite laissé un message sur son répondeur, raconte Véronique : «  Jean-Pierre, je pense à toi, appelle-moi si tu as besoin, on pourra se parler. Comme tu sais, je vis le même genre d’épreuve que toi. Je sais ce que c’est ». Mais il ne m’a jamais rappelée… ». Véronique n’a jamais compris un tel mutisme, et pour cause. Il semble bien qu’hommes et femmes confrontés à la même maladie réagissent cependant sur des modes très différents. Le Dr Claude- Alain Planchon, qui anime depuis 2002 les groupes de parole pour patients et leurs proches à l’Hôpital Américain de Neuilly 1, le constate régulièrement : « Sur 10 membres présents, nous comptons généralement 8 femmes pour seulement 2 hommes. Pourquoi ? C’est évident pour nous : elles verbalisent  beaucoup mieux leur intimité. Eux se taisent et donc, ne viennent pas nous voir !».

            Cette libération de la parole des malades femmes est indéniablement liée aux campagnes de dépistage et d’information du cancer du sein. «Elles n’ont plus peur de parler d’une forme de la maladie qui a, d’une certaine manière, été démythifiée, constate le Dr Planchon, alors que les hommes  supportent des stigmates plus lourds. » La honte, notamment, et la culpabilité, car eux sont généralement porteurs de cancers qui atteignent de plein front leur sexualité (prostate) ou qui ont pu être provoqués par des excès d’alcool et de tabac (foie, poumons) sur lesquels ils redoutent de revenir. « Surtout, ils ne savent pas comment en parler avec leur femme, leurs enfants, observe le Dr Planchon. Alors le groupe a une valeur pédagogique : nous les aidons à trouver les mots et les meilleures situations pour oser aborder le sujet ».

            Bien sûr, le regard social sur certains cancers peut justifier un certain mutisme masculin. Mais pour la psychologue Marie-Frédérique Bacqué, auteur de « La force du lien face au cancer » (ed. Odile Jacob), des raisons plus profondes, presque « de tempérament » expliquent  cette particularité de genre quand il s’agit d’exprimer ses émotions de malade « Les patientes veulent avant tout se trouver des alliées pour faire front contre le cancer. Elles ont besoin de créer du lien et de l’aide inter- individuelle pour traverser leurs peurs, leur colère. Elles parlent beaucoup entre elles, et parfois même elles se montrent leurs cicatrices. Les hommes, eux, s’expriment plus souvent sur un mode pédagogique. Ils veulent expliquer leur maladie, parfois même « l’enseigner » aux autres comme on a pu voir le philosophe Jean Luc Nancy, par exemple, le faire dans ses livres où il étudie la relation de l’homme aux différents traitements 1 ». Autre explication, une question de génération : « les hommes plus agés ont vraiment trop de pudeur pour avouer leurs peurs ».

            Ainsi donc, elles se lient en parlant, tandis qu’eux transmettraient sur un mode plus rationnel, moins empathique ? Pour le psychiatre André Braconnier, ces différences de gestion des émotions entre hommes et femmes s’expliquent surtout par l’éducation. Dans son dernier ouvrage, « Protéger son soi pour vivre pleinement » (Odile Jacob), il confirme que contrairement à ce qu’on a longtemps pensé, les hommes ne sont pas moins émotifs que les femmes. Simplement, ils se protègent différemment. «Ils ont tendance à mettre à l’écart les problèmes, les « agissant » ou se tournant vers des causes extérieures au lieu de s’interroger sur eux-mêmes et de verbaliser comme le font plus volontiers les femmes. En général, ils supportent  mal les problèmes en attente et cherchent à proposer des solutions ». Yves, qui reconnaît être plutôt taiseux, confirme : « je ne vois pas l’intérêt de parler pour rien. Si j’ai une info nouvelle sur les traitements ou l’évolution de la maladie, Ok je veux bien la partager avec mes proches. Tout le reste me semble être de la perte d’énergie »

            Ces stratégies ont en réalité été mises en place bien avant la maladie, depuis l’enfance. « Une mère dira à sa fille en colère ou agressive avec des camarades « Sois gentille ma chérie » et « Regarde ton amie comme elle est sage » favorisant ainsi le recours à l’auto -observation et l’identification à un autre, écrit Alain Braconnier ; confrontée au même problème avec son fils, elle aura tendance à lui dire « défends-toi », voire « trouve un moyen de te venger ». Ainsi, les hommes trouvent du soulagement dans l’action et la projection sur autrui ». d’où la tentation de se taire, voire de s’en prendre aux médecins, lorsqu’ aucune solution rapide n’est trouvée. Malgré tant de déterminisme, une vérité s’impose : l’essentiel reste que chacun, malade homme ou malade femme, trouve sa manière singulière de s’exprimer. C’est aussi cela qui aide à aller de l’avant.

Pascale SENK

1 vital options

2 notamment « l’INTRUS » (Editions Galilée)