La maladie, une épreuve de vérité | la maison du cancer

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L’expérience d’une pathologie mortelle déclenche une déflagration psychique qui modifie définitivement, et parfois pour le mieux, notre manière d’être. Tel est la thèse développée par Gustave – Nicolas Fischer, créateur du DESS de Psychologie de la santé en France, dans son livre « L’expérience du malade ». Dans cet entretien, il revient sur ces mécanismes.

 

LMC : vous affirmez que la maladie a des pouvoirs transformateurs uniques. Comment agit-elle ainsi sur nous ?

Elle nous force à briser les illusions que nous avions jusque-là. Dans une vie dite « normale », nous essayons de développer plus de maîtrise,  plus d’invulnérabilité. Nous croyons nous immuniser contre l’inattendu, et du coup nous développons une certaine incapacité à goûter vraiment la vie. Car, en réalité, celle-ci est toujours imprévisible, et la seule façon d’y répondre est de s’y adapter au fur et à mesure. Dans l’ordinaire, on n’en a pas conscience. Mais quand l’épreuve vous saute à la figure, la nécessité de s’adapter apparaît comme la seule réponse possible. En ce sens, accepter ce qui nous paraît inacceptable est la première phase d’une transformation qui va se dérouler tout au long de la maladie.

LMC : la manière de ressentir la vie en nous en est-elle totalement chamboulée ?

Oui, la maladie nous donne notamment cette compréhension nouvelle : ce n’est pas dans la puissance matérielle que réside l’essentiel de notre vie, mais dans notre fragilité. La force, on la trouve quand on plonge dans sa fragilité et son ressenti le plus authentique, et c’est cela qui nous permet de transcender l’épreuve, de la traverser pour aller vers de plus en plus de vérité, au noyau central de nous-mêmes. En ce sens, je dis que la maladie, c’est vraiment l’épreuve de vérité. Elle nous oblige à une épure progressive de tout ce qui nous encombre.

LMC : selon vous, cette expérience intime est peu prise en compte, notamment chez les soignants. Pourquoi ?

Parce que tant qu’on n’est pas soi-même  passé par là, qu’on ne l’a pas éprouvé dans son « noyau central », on ne peut faire que du bla-bla sur la maladie. C’est le problème avec tout ce qui est qualifié de « soutien social » : on reste à côté de la plaque si on n’a pas compris que ce qui va aider vraiment un malade c’est la réponse juste et singulière que lui-même trouvera à ses questions. « Quelle est pour moi l’aide la plus intéressante ? » est l’interrogation qui aiguille le patient vers plus de réconfort. Quant au soutien, disons le haut et fort, celui qui marche vraiment lui est souvent donné par les personnes qui comptent le plus dans sa vie. Ceux -ci deviennent dans la maladie de vrais pivots relationnels sur lesquels s’appuyer.

LMC : vous dites d’ailleurs que la maladie transforme aussi parfois nos relations aux autres. Comment ?

Certaines personnes disparaissent totalement de la vie du malade, d’autres apparaissent. On voit une reconfiguration totale du réseau affectif et amical car ce qui saute aux yeux, bien souvent, c’est l’inconsistance généralisée de nos relations. Avec la maladie, la valeur d’une vie pleinement vécue ne repose plus sur le principe des échanges habituels mais sur des relations  vraies.  Vous le savez bien : parmi tous ces gens qui viennent vous voir à l’hôpital par exemple, vous discernez très bien ceux qui sont authentiques de ceux avec qui l’échange sonne faux.

LMC : le rapport à l’inattendu , l’adaptabilité, les relations affectives… quels autres domaines peuvent être selon vous  transformés par la maladie ?

La maladie touche autant notre âme que notre cœur. Il est donc intéressant de noter que les parties corporelles où il y a eu transformation nous indiquent un domaine où des changements psychiques peuvent être intéressants. Exemple du cancer du sein : les opérations défigurent et risquent de casser  l’image du corps chez les patientes qui en sont atteintes. La question « suis-je encore une femme ? » s’ouvre pour toutes ces patientes. J’ai observé que celles qui arrivaient à mettre une certaine distance entre image du corps et image de soi s’en sortaient bien.

LMC : cette métamorphose annoncée avec la maladie est-elle toujours bénéfique ?

Non, les mêmes évènements ne produisent pas les mêmes effets chez tout le monde. Avec une telle déflagration, certains s’effondrent, d’autres s’en servent comme moteur. Rien n’est jamais donné au départ, ni dans un sens ni dans l’autre. C’est à chacun de faire son chemin et surtout de faire de cette épreuve le chemin de sa vie, forcément unique et singulière.

Propos recueillis par Pascale SENK

Gustave-Nicolas Fischer , « L’expérience du malade, l’épreuve intime » (éditions DUNOD)