Maryse Vaillant : « nous, malades, sommes des athlètes de haut niveau » | la maison du cancer

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Le cancer du sein diagnostiqué en 2006 n’a guère laissé de répit à la psychologue Maryse Vaillant. Aujourd’hui, l’auteur à succès sait que sa maladie est devenue chronique. Une nouvelle étape selon elle du parcours cancéreux, qui n’empêche cependant pas de faire l’effort de goûter la vie au maximum de ses possibilités. Confidences.

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Maryse Vaillant n’a pas changé : elle a envie de témoigner, de transmettre, comme elle l’a toujours fait, notamment avec nous, à La maisonducancer (voir ses interviews : “Après le cancer, ne pas s’enfemer dans le silence”  et “Vivre entre rémission et guérison” ). Cette fois-ci, à l’heure où les nuages s’amoncellent pour elle, c’est elle qui nous l’a demandé : « J’ai des choses à dire aux autres malades, je veux leur parler, interviewez-moi ». De sa maison bretonne où elle continue d’écrire, une bouteille d’oxygène à la main car son souffle se fait désormais de plus en plus court, elle a fait l’effort de s’exprimer pendant plus d’une heure pour donner des clés à tous ceux qui se débattent dans le même chaos

LMC : comment allez-vous ?

Depuis début 2010, la situation a empiré pour moi : on a découvert des métastases pulmonaires dans le lobe supérieur droit ainsi qu’un cancer infiltrant sur l’artère pulmonaire, puis une lymphangite carcinomateuse. J’en suis à ma quatrième chimio. A domicile maintenant, ce qui est plus facile. Alors bien sûr, par rapport aux premières années où je me suis lancée avec énergie dans le militantisme pro-dépistage, des dizaines de conférences publiques assumées malgré les effets secondaires de l’hormonothérapie, une période où je disais à tout le monde « j’ai un cancer mais je suis heureuse », il y a désormais plus de moments de fatigue et d’abattement. Mais je persiste à dire :  « je suis la même personne », « la vie, c’est la vie », et celle-ci est toujours bel et bien là. 

LMC : qu’entendez-vous par « la vie, c’est la vie » ?

Avec un cancer devenu chronique, les effets des traitements chimiothérapeutiques et anti-hormonaux, on a parfois envie, bien sûr, d’arrêter de se battre. Il est d’ailleurs important d’accepter ces moments de lassitude. Mais par ailleurs, je peux me dire aussi ce qu’il y a de positif dans ma vie aujourd’hui : je ne perds plus mes cheveux, je supporte mieux cette 4è chimio… et surtout, je suis toujours là. J’ai appris à vivre avec mon cancer. Il est là, en moi, ce n’est pas un ennemi, mais je l’ai à l’œil, je sais qu’il ne guérira pas, mais je ne veux pas le laisser gagner trop vite, car je sais qu’on peut le soigner pour me laisser du temps à vivre. Pour tenir le coup, je peux aussi me demander « Pour qui, pour quoi ai-je envie de me battre ? ». Une question qui va avec cette idée que « j’ai le droit, où que j’en sois, de profiter du temps qui est le mien! A  ma manière».  Donc il est intéressant de se dire « qu’est-ce qui nous fait envie ? ». Ce qu’on aime vraiment dans la vie vaut vraiment le coup, car c’est cela qui nous booste. Pour certains, c’est un projet, pour d’autres un amour… En ce qui me concerne, malgré ce cancer, je continue à faire les deux choses qui me tiennent en vie : écrire et voir mes petits-enfants. Quand j’ai l’impression d’avoir 100 ans, ces  3 petits  enfants solaires et pleins d’énergie m’incitent à me relever, à faire des efforts. Et quand j’écris, je ne souffre pas, je suis jeune et pleine d’idées, pleine du plaisir d’écrire.

LMC : est-ce cela « combattre la maladie » : faire des efforts pour rester dans la vie ?

Je pense qu’en tant que malades chroniques, nous sommes aussi des athlètes de haut niveau. Il y a des moments où nous devons trouver l’énergie du combat : quand je sais que mes petits-enfants vont venir, je me lève le cœur plus léger, tout excitée, je me prépare au mieux, me coiffe, pense à l’effet que je vais leur faire…Je sais que je vais profiter d’une journée avec eux, et alors mes hormones du plaisir se réactivent.  Je sens les endorphines naturelles se réveiller à travers cet effort, la sérotonine est relancée. C’est en cela que je suis comme une athlète de haut niveau ! Puis, le lendemain, quand mes petits-enfants sont repartis, je sais que je vais avoir plus de mal pour bouger ou que je vais faire de longues pauses dans mon canapé, à regarder sans avoir aucune honte des séries télé idiotes…mais  j’aurais pris ma dose de vie auprès d’eux.

LMC : mais est-ce toujours possible ?

Il y a c’est sûr, pour chacun, un équilibre paradoxal à trouver entre « ne pas en faire trop » et cependant « en faire assez ». Si l’on ne se force pas un peu, on met parfois la barre trop bas, et ce n’est pas tonique. il faut toujours trouver le « un peu plus » dans sa journée qui vous maintient pleinement dans la vie sans vous faire mal. Et cela n’a rien à voir avec une compétition, c’est un rapport de soi à soi.  Aujourd’hui, les après-midi où je ne sors pas, je ne m’en veux plus. Mais dès que je peux grappiller de l’énergie, je vais faire quatre pas dans mon jardin !

LMC : la grande pianiste Brigitte Engerer, une semaine seulement avant de décéder, a donné l’un de ses plus beaux concerts, tout en sélectionnant les morceaux qu’elle pouvait encore accomplir physiquement… C’est de cet équilibre dont vous parlez ?

Oui, cette idée que l’on peut être dans son espace de vie jusqu’au bout, si l’on reste dans une quête de vie et d’authenticité, si l’on reste présent à soi-même et à ses désirs profonds. Cela ne dépend que de soi. Comme disait le médecin Xavier Bichat : « la vie, c’est l’ensemble des forces qui résistent  à la mort ». Mais en même temps, cela ne peut se faire que si l’on se sait mortel, et cela se vit pas à pas, heure par heure, étape par étape.. Il y a dix ans, je pensais que je ne pourrais supporter d’avoir un cancer, il y en a 5, je croyais que je ne pourrais supporter d’avoir des métastases …mais en fait jusqu’au bout, on peut rester du côté de la vie. Pour Brigitte Engerer, il s’agissait de faire des concerts, pour moi il s’agit d’ écrire, pour d’autres ce sera de faire des tartes…Même si la perspective change, une heure de vie reste une heure de vie. Et si on peut ne pas trop souffrir, toutes les heures sont bonnes à prendre. Si ce n’est celle que je vis à l’instant, ce sera celle qui commence tout à l’heure. C’est pourquoi je m’amuse à  dire, « je suis comme le temps breton, certes il pleut parfois, j’ai même quelques tempêtes, mais il fait beau plusieurs fois par jour ! ».

Propos recueillis par Pascale SENK

Maryse Vaillant « Mes petites machines à vivre » (éd JC Lattès)

et « Une année singulière avec mon cancer du sein » (éd. Albin Michel)