Quand le cancer devient œuvre d’art | la maison du cancer

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« Une douche froide, glaciale… » Tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit de Marine, lorsqu’elle se remémore l’annonce de son cancer du sein fin 2003. Comme tant d’autres, elle va connaître des moments noirs d’abattement, de grande fatigue et de douleur. Mais aussi une nouvelle source d’inspiration qui  nourrira comme jamais son travail d’artiste plasticienne.

 

« Sur le coup, mon médecin n’a rien voulu me dire. Mais moi, quand j’ai vu une opacité sur la mammographie, j’ai compris tout de suite. Une deuxième radiographie a confirmé mon mauvais pressentiment : c’était un cancer du sein.  A quel grade ? Ça, on ne le savait pas encore. Bonne nouvelle en revanche, ma scintigraphie osseuse a montré que je n’avais pas de métastases.

De retour chez moi, je me suis demandé comment j’allais pouvoir annoncer une nouvelle pareille à mes parents, sachant qu’ils avaient déjà perdu deux enfants dans des accidents de la route. Instinctivement, je leur ai enregistré un petit message sur cassette, que j’ ai décidé de leur envoyer après mon opération. Et puis, c’est devenu rituel : tous les jours, et ce  durant les trois semaines qui ont précédé l’intervention, j’ai continué à parler à mon magnéto. Au bout d’un moment plus rien n’était adressé à mes parents. J’étais juste en train de déverser toutes mes trouilles et angoisses dans une machine, et ça me faisait du bien.

Une fois opérée, et aussi rassurée – mon cancer, pris à temps, était de grade 1- j’ai réécouté la bande. Ma nature d’artiste a alors  repris le dessus.  Je l’ai confié à une amie pour qu’elle en fasse un montage. Puis je me suis dit qu’il fallait des images, des photos, de la matière pour illustrer mes paroles. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais la maladie m’a apporté de l’inspiration.  Sculptures, peintures, mobilier détourné Pendant mes neuf mois de traitement, j’ai eu foison d’ idées . Parfois j’étais trop fatiguée pour les  réaliser moi-même. Heureusement j’ai pu compter sur la complicité de Bob, mon mari, un créatif lui aussi. Il canalisait mes envies, se chargeait de récupérer les matériaux, faisait des montages sur ordinateur… A  force de cogiter, la maladie est devenue pour moi plus facile à vivre. Certains appellent d’ailleurs cela de l’art-thérapie.

Pour aller au bout de mes inspirations, j’ai demandé à une infirmière de me donner un champ opératoire,  chose qu’elle  n’avait pas le droit de faire.  J’ai enregistré des « cris » de rayons. Je suis allée chercher dans la cave de l’hôpital de Bergerac une table, une chaise d’hôpital et un pied à perfusion, que j’ai  transformés. 

J’ai récupéré des cheveux chez un coiffeur pour réaliser un tissage. J’ai aussi proposé à tous mes amis peintres de venir réaliser une oeuvre d’art sur mon crâne chauve. Je leur ai dit : «Je vous offre une toile ronde et vivante, profitez-en ! » Toutes ces démarches, sous des dehors un peu provocateurs, m’ont aidé à surmonter, voire à exorciser les moments difficiles comme la perte des cheveux, la fatigue et les douleurs. Tous les gens qui sont venus s’exprimer sur ma tête m’ont démontré, d’une certaine manière, qu’ils m’aimaient et surtout que je ne les dégoûtais pas.

Bien sûr, ce sont les traitements et l’amour de mon mari  qui m’ont avant tout sauvé la vie. Mais tous ces moments de création, et de grande dérision m’ont indéniablement apporté du bien-être, de la légèreté.

Au bout de neuf mois de traitement, j’étais guérie et j’avais créé une vingtaine d’œuvres. Mon expo, baptisée ironiquement Nib’art, était née. Aujourd’hui je la considère juste comme un travail d’arts plastiques qui se regarde et s’écoute. Elle n’a pas sa place dans ma maison.  Elle est soigneusement rangée dans des caisses, prête à partir dans de nouveaux lieux d’exposition et surtout à aider des hommes et des enfants à comprendre ce qui est en train d’arriver à leur femme ou à leur maman, pour mieux la soutenir ».

Propos recueillis par Céline Roussel

illustration : : « Moi avec mon cancer.  J’ai appris à aimer mon crâne. Je n’ai jamais porté de perruque.» 

Pour découvrir l’exposition de Marine et ses lieux d’exposition