Se retrouver dépendant de l'autre : une douleur ? | la maison du cancer

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Même si ce n’est que pour une période donnée, la maladie nous plonge dans un état de dépendance vis-à-vis de notre entourage. Pourquoi  est-ce toujours une souffrance? Et comment négocier cette situation qui réactive des angoisses bien ancrées?

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Se trouver dans l’obligation de faire appel à autrui pour assurer son propre fonctionnement, voire sa propre survie, c’est revivre quelque chose de ce que l’on a vécu bébé. Le petit humain est en effet dans une dépendance totale à son environnement pour ce qui concerne ses besoins vitaux. Et c’est dans cette urgence primitive que se nouent nos premières relations humaines. Puis, petit à petit, nous acquérons notre autonomie et  notre sentiment d’autosuffisance s’ancre en nous. « La maladie ou le handicap viennent faire vaciller cette certitude fondamentale que l’on peut se débrouiller seul, explique le Dr Marie-Hélène Boucand, ancien chef de service de médecine de réadaptation, et elle-même atteinte d’une maladie rare l’ayant contrainte à cesser son activité, auteure de plusieurs ouvrages sur le corps malade. Ils nous montrent à nouveau que l’on n’existe pas tout seul, mais en interdépendance avec les autres. Nous nous trouvons alors placés en état d’impuissance et de vulnérabilité, qui peuvent parfois réveiller des angoisses d’abandon». « J’ai toujours été une femme très indépendante, explique Laurence. J’ai toujours travaillé et organisé chaque moment de mon existence. Aujourd’hui, la chimio me plonge dans des états de fatigue si importants que je suis incapable de faire quoi que ce soit à la maison. Le fait de dépendre de mon mari, de ma mère et parfois même de ma fille est une très grande souffrance morale”. 

 L’ambigüité de la vulnérabilité

Etre contraint de faire demande à l’autre n’est donc pas une mince affaire puisque cet état réinterroge nos positions par rapport à notre entourage. Ainsi, à la perte d’un sentiment de toute-puissance s’ajoutent des changements de place vis-à-vis de nos proches : se voir diminué(e) dans le regard de celui ou celle qu’on aime peut, par exemple, nous faire basculer dans une relation d’où la séduction, le lien érotique semblent absents ; devenir vulnérable devant ses enfants, c’est pense-t-on, perdre un peu de sa place de parents.

Outre les sentiments pénibles de gène et parfois de honte ressentis par certains, cette vulnérabilité peut se compliquer d’affects plus ou moins conscients qui parasitent les rapports. « Il peut exister un bénéfice secondaire à cette fragilité qui nous permet d’être en position de nous faire chouchouter», note Marie-Hélène Boucand. « Une posture qui peut nous conduire à devenir plus exigeant vis-à-vis de l’aidant, à lui en demander toujours plus». Une escalade qui peut entraîner, stress, colère et rancœur. Or cette colère plus ou moins refoulée est à double sens : du côté de l’aidant épuisé, qui voit son temps et son énergie absorbés par la personne malade, mais aussi du côté du malade qui en veut à son conjoint, à ses enfants voire aux soignants de sa propre dépendance. « Le malade peut alors, de façon inconsciente, être tenté de faire payer à ceux qui s’occupent de lui ce sentiment d’être soumis à leur  bon vouloir, ajoute Marie-Hélène Boucand.». 

Une solution pratique aura alors des répercussions bénéfiques : savoir faire appel à d’autres aidants. “Il est vrai que tout le monde s’épuise à la longue. Mon mari a en souvent marre de “tout faire”, ce qui créé des conflits à répétition, raconte Laurence. La réponse à cela est qu’il faut tenter de s’organiser pour trouver d’autres relais, dans la famille par exemple. Cela soulage un peu la tâche du conjoint et permet aussi au malade de se sentir moins coupable et moins dépendant vis-à-vis de lui”.

Distinguer indépendance et autonomie

On le voit, cette relation de dépendance peut tourner à un face-à-face empoisonné par la souffrance, l’agressivité latente, les peurs et les non-dits. Il est alors important de pouvoir parler de ces émotions, de faire un pas de côté, de dénouer les fils dans lesquels on se sent pris : avec un psychologue ou dans un groupe de parole. Dans la mesure où la dépendance peut s’apparenter à un vrai deuil, avec les mêmes étapes de déni, colère, dépression, résignation, il est intéressant qu’elle puisse être accompagnée, pour que la personne, mais aussi le couple ou la famille, puissent se l’approprier, l’intégrer dans leur histoire.

Quoi qu’il en soit ,« il convient aussi d’insister sur le fait que autonomie et indépendance ne sont pas synonymes », avance Marie-Hélène Boucand. « L’autonomie, c’est la capacité de faire ses propres choix, l’indépendance c’est l’autosuffisance. Or lorsque l’on devient dépendant on perd effectivement la seconde, mais on ne perd pas la première. Il faut que le malade puisse se trouver des espaces de liberté où il décide pour lui-même. C’est la seule façon de demeurer un sujet à part entière et de ne pas se sentir totalement écrasé par la maladie ou le handicap. »

Isabelle Palacin

« Dire la maladie et le handicap. De l’épreuve à la réflexion éthique », édition Vuibert, « Le corps mal-entendu, un médecin atteint d’une maladie rare témoigne », édition Vie Chrétienne, de Marie-Hélène Boucand.

« Tous fragiles, tous humains » (collectif) éditions Albin Michel