Traitements du futur : les promesses de la mer | la maison du cancer

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La pharmacopée issue de la terre est explorée depuis les débuts de la médecine. Aujourd’hui, les chercheurs se tournent vers le monde marin. Ils y découvrent des molécules nouvelles possédant des modes inédits d’actions contre les tumeurs.  Le Professeur Jean-Pierre Bazureau, chimiste chercheur à l’Institut des Sciences Chimiques de Rennes, nous guide dans cette exploration maritime.

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Que la mer constitue une mine de futurs médicaments pour traiter diverses maladies comme le cancer ou les maladies neurodégénératives, personne n’en doute et surtout pas Jean-Pierre Bazureau. Au sein du Cancéropôle Grand Ouest, son équipe travaille avec d’autres équipes de chercheurs comme celle du Pr Sylvain Routier (responsable de l’Axe “Valorisation des molécules de la mer en cancérologie” et enseignant-chercheur à l’Université d’Orléans) ou celle de Laurent Meijer, avec pour objectif d’isoler, synthétiser et analyser des substances issues d’éponges, d’algues ou autres organismes vivants. « Il existe énormément de molécules potentiellement intéressantes, mais, entre le moment où l’on commence à soupçonner leur intérêt et celui où elles finissent pas aboutir à la production d’un médicament, il peut s’écouler de 10 à 15 ans », explique le chercheur.

Cependant certains malades ont déjà pu bénéficier des traitements issus de la mer. Ainsi, par exemple, depuis 2008, la poudre de Yondélis, extraite d’un tunicier, l’Ecteinascidia turbinata, vivant aux fonds des océans, est prescrite pour limiter le développement des cancers des tissus mous ou des ovaires évolués.

Des molécules phares

A travers le monde, de nombreux extraits marins sont à l’étude dans le domaine du cancer. En France, quatre retiennent particulièrement l’attention.

• Les oméga 3. «Le Pr Phillipe Bougnoux (oncologue médical au CHU de Tours, spécialisé dans le traitement des cancers du sein), nouveau Directeur scientifique du Canceropôle Grand Ouest et ancien responsable de l’Axe « Valorisation des produits de la mer en cancérologie», a démontré sur la souris qu’un régime enrichi en omégas 3 (DHA) a une incidence sur la prévention de la cachexie, cet affaiblissement de l’organisme dû notamment à la dénutrition, et sur la réaction du cancer du rectum à la radiothérapie. Il mène actuellement une étude de phase III pour essayer de prouver la même efficacité sur les cancers du sein», salue Jean-Pierre Bazureau.

• La roscovitine. Purifiée à partir d’œufs d’étoiles de mer par le Dr Laurent Meijer, Président et Directeur Scientifique de ManRos Therapeutics au Centre de Perharidy à Roscoff, cette molécule est un inhibiteur de protéines kinases de la famille des CDKs. «  Les protéines kinases entrent en jeu dans la phosphorylation des protéines c’est-à-dire dans le processus qui active tous les métabolismes cellulaires y compris les mécanismes de division des cellules, déréglés dans les cancers. En le modulant, on peut ainsi espérer ralentir ou empêcher le développement tumoral», explique Jean-Pierre Bazureau. La roscovitine (ou Seliciclib) est actuellement en étude de phase II (recherche de la dose optimale en terme d’efficacité et d’innocuité) dans les cancers du poumon, du pharynx et du sein. Elle agirait principalement sur la protéine kinase CDK2, en cause dans les processus de réparation de l’ADN lors de la division cellulaire.

• la Bryostatine 1, un dérivé d’un minuscule vers marin, le Bryozoaire, est actuellement en étude de phase II dans les cancers du pancréas, du rein et les mélanomes. Elle agirait sur la protéine kinase C, et sur la réponse du système immunitaire.

• La famille des dispacamides. Issus de l’éponge Agela, le dispacamide (précurseur biologique de l’hémyaldisine, alcaloïde marin) est un autre inhibiteur de protéine kinase. Toutefois, impossible de savoir, actuellement, sur quels types de cancer le dispacamide pourrait être efficace. « Pour le moment les équipes travaillent à synthétiser la molécule en employant des méthodes de synthèse respectueuses de l’environnement et en s’appuyant sur les 12 principes de la chimie du développement durable. Ensuite il faudra vérifier son mode d’action in vitro, puis la façon dont elle se comporte dans des organismes vivants. Il faut compter 4 à 5 ans, voir plus avant de mener à bien cette première étape. »

Les vrais/faux espoirs du cartilage de requin

Voici 20 ans, deux chercheurs américains, Lee et Ranger, publiaient une étude montrant que le cartilage de requin avait le pouvoir de limiter l’angiogénèse c’est-à-dire la création de nouveaux vaisseaux sanguins capables, dans le cas du cancer, de venir nourrir la tumeur. Depuis, on a chassé le requin pour commercialiser son cartilage réduit en poudre, et le commerce en est florissant notamment sur internet. Or aucune étude n’a depuis vérifié l’efficacité de ce « traitement ». Pourtant la piste continue d’être jugée pertinente par des scientifiques qui espèrent pouvoir effectivement synthétiser une molécule extraite de ce fameux cartilage. Mais là encore, le médicament produit par une telle recherche est loin d’être inventé, et les poudres vendues sur la Toile ont pour l’instant l’effet d’une poudre de perlimpinpin.  

Isabelle Palacin

Jean-Pierre Bazureau est également responsable d’un Master 2 en Chimie (analyses), et membre du Comité de pilotage de la plateforme de tests cellulaires “ImPaCell” du Cancéropôle Grand Ouest à Rennes, dont le nouveau responsable est le Dr Rémy Le Guével.