Pour éviter l’apparition du cancer, la médecine personnalisée | la maison du cancer

0

Prévenir le cancer, un rêve inaccessible ? C’est en tout cas celui du dr Jean-Claude Lapraz, praticien depuis plus de 40 ans qui, avec des médecins français et étrangers, mène des travaux pour une autre approche de la médecine. Dans un livre récemment publié, il défend notamment la prise en compte du patient dans sa globalité et son individualité. Entretien.

 

LMC : que pensez-vous de l’approche actuelle du traitement du cancer ?

En quelques décennies, de très grands progrès ont été enregistrés dans l’identification des anomalies qui génèrent la cellule cancéreuse. Cependant, la médecine reste confrontée à des problèmes majeurs, tant au niveau de la prévention du cancer que de celui des espoirs apportés par les nouveaux traitements. Ces derniers n’empêchent pas la survenue parfois rapide de récidives ou font preuve d’une inefficacité inattendue.

LMC : comment expliquer une telle réalité ?

Nous sommes confrontés à une médecine désintégrée où l’individu est de plus en plus effacé, au bénéfice de la seule maladie. L’homme n’est plus qu’un assemblage disparate de gènes, de cellules, d’organes, de fonctions dont on n’arrive plus à voir les liens qui, en les unissant, permettent le fonctionnement équilibré et harmonieux de l’organisme. Cette médecine morcelée peut mener à bien des erreurs d’incompréhension de la réalité de ce qu’est un être humain. Il est temps de réintroduire le malade dans toute sa complexité au centre du système, en cancérologie comme dans toute spécialité.

LMC : votre vision de la médecine repose sur l’endobiogénie. De quoi s’agit-il ?

L’endobiogénie considère que le médecin ne doit pas se borner à traiter la seule maladie, mais qu’il doit aussi prendre en compte le malade en lui-même d’une part, et face à sa maladie ainsi qu’au traitement. La maladie n’est pas simplement un accident déclenché par un seul facteur : gène, virus ou autre. C’est d’abord un signal indiquant que « quelque chose » s’est déréglé dans l’organisme du malade. Pour ramener l’équilibre dans cet organisme « déséquilibré », il faut comprendre comment marchent les mécanismes qui gèrent son fonctionnement et qui contrôlent l’autoprotection et l’autoréparation de chaque individu. A partir de là, nous pouvons mettre en place une stratégie thérapeutique véritablement adaptée, et aider l’organisme à retrouver son état d’équilibre et à combattre la maladie.

LMC : l’ endobiogénie est directement rattachée à la notion de « terrain ». Ce concept est très présent dans les médecines traditionnelles, mais que regroupe-t-il selon vous ?

Selon la médecine, le terrain est « l’ensemble des facteurs génétiques, physiologiques, tissulaires ou humoraux qui, chez un individu, favorisent la survenue d’une maladie ou en conditionnent le pronostic ». Cela implique la nécessité de considérer l’homme comme un tout cohérent qui doit sans cesse s’adapter. Il faut analyser les divers éléments qui constituent cet ensemble, comprendre ce qui le gère, du niveau le plus élémentaire, au niveau moléculaire, puis au niveau du noyau, du cytoplasme, de la cellule, des tissus (ensemble de cellules), des organes, jusqu’aux systèmes et aux fonctions qui les lient, permettant à la vie de se maintenir.

LMC : en quoi votre approche intégrative de la médecine change-t-elle le regard sur le cancer ?

Quand on a compris que chaque individu a son mode de fonctionnement physiologique propre, on comprend mieux pourquoi deux hommes présentant apparemment le même cancer de la prostate et soumis à un traitement chirurgical et chimiothérapique identique auront une évolution radicalement différente de leur maladie. L’un des deux guérit définitivement tandis que l’autre développe très rapidement des métastases osseuses et meurt quelques mois plus tard. Comment expliquer de telles différences si ce n’est par l’état de leur terrain ?

Le cancer n’apparaît pas par hasard. Il est la conséquence de dérèglements complexes qui impliquent les organes et les fonctions qui assurent la vie, et en tout premier lieu le système hormonal qui est le grand gestionnaire et architecte des phénomènes à l’œuvre dans notre corps. Dans le silence profond de notre organisme, chaque jour, sous contrôle de ce gestionnaire, un système de veille nous protège du risque que des cellules cancéreuses ne se créent et ne se transforment en tumeur. Mais si ce système de protection naturelle perd peu à peu de son efficacité alors, au bout d’un délai plus ou moins long, la tumeur devient apparente. L’organisme du malade est donc totalement impliqué dans l’apparition du cancer.

LMC : dans votre livre, vous dites qu’une tumeur peut mettre jusqu’à 8 ans, dans le cas d’un cancer du sein par exemple, avant de devenir détectable. Que se passe-t-il pendant ce laps de temps ?

L’organisme, selon l’équilibre physiologique dans lequel il se trouve, crée des conditions qui vont permettre qu’une cellule normale se cancérise sous l’action d’un gène anormal, d’un virus ou d’une autre cause. Il existe un temps plus ou moins long pendant lequel l’anomalie cancéreuse n’est pas visible, c’est la première étape dite « phase préclinique ». Cette phase peut durer effectivement des années, pendant lesquelles une cellule initiale anormale va subir, plus ou moins vite selon l’état global du patient, une trentaine de doublements cellulaires au terme desquels le cancer sera détectable : c’est alors la phase dite clinique où la tumeur devient visible. Tout l’enjeu de la cancérologie moderne est de comprendre quels mécanismes se mettent en place et permettent l’apparition de clones cellulaires anormaux et leur échappement au contrôle général de l’organisme.

LMC : peut-on aujourd’hui détecter et ainsi traiter les cellules cancéreuses dès cette phase préclinique ?

Aujourd’hui, la médecine n’est pas encore en mesure de détecter la présence d’un cancer tant que la masse des cellules cancéreuses n’a pas atteint le poids d’un gramme. La détection actuelle se limite à voir la tumeur lorsqu’elle existe déjà. Or la vraie prévention doit se situer bien en amont de la détection. Elle doit comporter la recherche et la correction de tous les éléments qui ont agi sur la cellule initialement anormale pendant les nombreuses années au cours desquelles le cancer s’est développé dans l’ombre.

LMC : l’approche endobiogénique, basée sur l’identification des forces et des faiblesses d’une personne, permet-elle de détecter l’arrivée et/ou l’évolution d’un cancer ? Même avant la phase de détection ?

Prenons l’exemple d’une femme dont la mère, la grand-mère et une sœur ont présenté un cancer du sein. Il lui est possible aujourd’hui de faire un test génétique pour détecter si elle risque de développer un jour, elle aussi, un cancer. Si c’est le cas, que lui proposera son médecin ? Il est bien désarmé : une surveillance accrue, davantage de contrôles pour détecter le plus tôt possible que la maladie s’est déclarée. Mais en quoi cela va-t-il changer la réalité ? En fait, ce type de surveillance se borne à constater que le risque s’est transformé en un cancer bien réel.

L’endobiogénie permet elle une approche globale pour tenter de mieux  comprendre les anomalies qui ont participé à l’apparition et au développement de cette maladie. Si les déséquilibres du terrain de cette patiente ont été identifiés au préalable, la médecine personnalisée permet de mettre en place des traitements adaptés à leur correction dans l’espoir d’éviter l’apparition de la maladie.

LMC : Aujourd’hui, êtes-vous en mesure de prévenir les cancers de patients qui viennent vous consulter ?

Attention, il faut être prudent pour éviter les faux espoirs. Je suis persuadé que notre approche permettrait de mieux prévenir les cancers. Cependant, pour l’heure, la médecine n’a pas mis en place de travaux qui s’appliqueraient à rechercher et à comprendre pourquoi chaque individu développe un cancer qui lui est propre. Nous manquons d’une première étude scientifique pour confirmer la pertinence d’une telle proposition.

LMC : vous êtes un grand défenseur de la phytothérapie clinique. En quoi consiste-t-elle ?

La phytothérapie clinique remet les plantes médicinales sur le devant de la scène, dans un cadre thérapeutique défini par un praticien. Lorsqu’un patient arrive dans mon cabinet, j’établis un diagnostic précis de son terrain, à travers des outils classiques comme un bilan sanguin complet, mais aussi une écoute attentive des divers symptômes dont il souffre (stress, insomnie…). A partir de là, j’utilise la plante médicinale comme principale arme thérapeutique car c’est un moyen de traitement mieux adapté à la physiologie du corps. Et c’est seulement si l’organisme n’est pas à même de répondre à ce traitement qu’un remède pharmacologiquement plus actif doit être prescrit.

LMC : la médecine personnalisée est encore peu reconnue en France. Pourquoi ?

Nous sommes dans un système de pensée très fermé avant tout orienté vers la recherche de la molécule unique censée détruire la cellule cancéreuse. La médecine personnalisée remet en cause le bien-fondé de cette approche exclusivement standardisée. Elle propose de réserver l’utilisation trop massive des médicaments à ceux qui en ont réellement besoin. Elle réintroduit les plantes médicinales comme moyen de traitement prioritaire.

Nous sommes donc bien loin des objectifs poursuivis par les recherches actuelles orientées essentiellement vers la création de médicaments dits personnalisés. Ces derniers constituent un réel progrès car ils permettent d’obtenir de meilleurs résultats qui  pourraient cependant être  largement supérieurs si l’on mettait en place en parallèle des traitements personnalisés ciblés sur le malade. Dans ce but, nous avons été amenés à développer un réseau de praticiens formés à l’endobiogénie ici en France mais aussi en Angleterre, aux Etats-Unis, au Mexique, en Tunisie, et la Chine nous a sollicités récemment pour mettre en place des formations. 

LMC : notre système de santé connaît une véritable crise. Nous manquons de soignants, de temps, de financements. La mise en place d’une médecine aussi personnalisée que celle que vous défendez est-elle bien réaliste ?

La médecine personnalisée demande du temps, certes. Mais que penser d’un système de santé aux traitements standardisés qui grèvent les budgets sans apporter les résultats attendus ? Et de tous ces médicaments standardisés que l’on retire du marché au bout de quelques années ? Le moment n’est-il pas venu de repenser les options qui fondent notre système de santé actuel, et de les élargir en replaçant le malade au centre du système ?

Propos recueillis par Cécile Cailliez

« La médecine personnalisée. Retrouver et garder la santé »

Dr. Jean-Claude Lapraz et Marie-Laure de Clermont-Tonnerre

Editions Odile Jacob