Quand l’hôpital prend soin de l’esprit | la maison du cancer

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Le service d’oncologie médicale et de soins palliatifs de l’Hôpital de la Timone à Marseille offre aux patients qui le souhaitent la possibilité de participer à des séances de méditation, d’avoir des entretiens individuels sur l’âme ou la mort. Le Dr Eric Dudoit, fondateur et animateur de cette unité de soins si particulière, répond à nos questions.

LMC : comment a pu s’insérer cette unité de « recherches sur l’esprit » dans un service classique de psycho-oncologie ?

Cela s’est fait grâce à des rencontres et des personnalités d’horizons divers, toutes intéressées par une certaine recherche spirituelle :  un médecin bouddhiste qui était venu chez nous  suivre en 2005 un Diplôme Universitaire en soins palliatifs, Geneviève Botti, médecin du service, moi, qui avais fait des études de théologie et qui lisais avec autant de plaisir le philosophe indien Krishnamurti que les écrits chrétiens…Nous nous rencontrions et constations chaque jour que les patients avaient une demande de sens et de profondeur qui ne passait pas forcément par un cadre religieux. Presque sans y croire, nous avons demandé à la direction la possibilité de mettre en place des groupes de méditation ou de lecture de textes spirituels et, contre toute attente, on nous a tout de suite dit oui !  En plaisantant, nous nous sommes dit que Jésus et Bouddha avaient dû venir à notre rescousse !

LMC : vous-même êtes psycho-oncologue. Pourquoi avoir eu envie d’aborder le spirituel dans les entretiens que vous menez ?

La spiritualité est un besoin essentiel de l’humain, au même titre que le boire, le manger, la sécurité… Et dans nos services où se pose la question de la maladie et de la mort, elle est plus vitale que partout ailleurs. (L’homo religiosus, celui qui se pose des questions sur sa finitude ou l’au-delà, est venu bien avant l’homo faber, celui qui apprend à fonctionner dans le monde. Si l’on représente la constitution de l’homme en sept marches, on peut dire que de la première à la cinquième marche environ, nous sommes occupés par le corps, les émotions ; à la cinquième marche intervient tout ce qui concerne notre psychisme. Enfin, à la sixième et septième marches, tout en haut, habite notre esprit. Parfois, je dis à mes patients : « votre moi me fatigue, j’aimerais un peu entendre votre âme ! » et cela fait justement référence à leur esprit.

LMC :  comment les aidez-vous à parler de « cet intime de l’intime », leur vie spirituelle ?

Je n’ai pas besoin de forcer beaucoup. Généralement je pose deux questions, et cela suffit à libérer leur parole. La première est : «Au fond de vous-même, comment ça va ? » tout simplement. Et la deuxième : « où en êtes-vous de votre questionnement spirituel ? ». Ce qui facilite le dialogue, aussi, c’est que dans cette unité, et les malades le voient bien, on ne s’occupe pas de religion. Nous posons la question du spirituel hors des dogmes, de manière toujours aconfessionnelle, et dans un grand souci de laïcité.  D’ailleurs, il y a par ailleurs dans l’hôpital une aumônerie à la disposition des patients pour chaque culte (catholique, musulman, bouddhiste). Tout en ayant du respect pour les religions, nous nous dégageons d’elles.

LMC : mais alors concrètement, que proposez-vous aux patients ?

La formule change suivant les professionnels qui travaillent dans l’unité. Il y a quelques années, nous avons pu proposer des séances hebdomadaires de relaxation ou des massages doux. Actuellement, nous sommes deux psychologues, une sophrologue, une infirmière instructrice de méditation… Au début nous nous étions lancés un peu rapidement, faisant asseoir les gens en leur demandant de pratiquer « la Pleine conscience » c’est-à-dire la simple observation de ce qui se passait en eux dans le temps où ils étaient immobiles. Mais ça ne leur a pas du tout plu, au contraire, cela les angoissait beaucoup. Nous avons donc mis en place cette initiation à la méditation guidée, en groupe ou en individuel, et ainsi les pratiquants peuvent poser toutes les questions qu’ils veulent. Nous proposons aussi des séances de sophrologie en groupe, des lectures de la Bible ou d’autres textes spirituels –ouverts à tous, même aux gens de l’extérieur-, des visionnages de DVD de grands maîtres spirituels.

LMC : quel premier bilan faites-vous de cette expérience ?

Nous sommes satisfaits de ce qui se vit dans le service. Ce qui est particulièrement fécond, c’est de constater que mon expérience de psychologue-psychanalyste  prend aussi le relai de l’interrogation spirituelle. Par exemple, nous parlons de prière avec nos patients : quelle prière aimez-vous ? A qui vous adressez vous quand vous priez ? Et alors on en vient à parler du Père, de la représentation qu’ils en ont, de leurs relations avec leur père… C’est évidemment intéressant sur tous les plans, celui du Moi et celui de l’esprit. Je pense que  l’appétence spirituelle de nos sociétés devrait susciter la création d’autres unités semblables à la nôtre.

Propos recueillis par Pascale SENK

« Au cœur du cancer, le spirituel », de Eric Dudoit, Editions Glyphe

Dans son livre, le  Docteur Dudoit  explore l’impact du cancer sur notre identité et notre spiritualité. Il raconte aussi son travail de psycho-oncologue dans l’unité de soins et de recherches sur l’esprit de La Timone.