Hormonothérapie et cancer de la prostate : risque de dépression | la maison du cancer

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Si l’hormonothérapie est un traitement efficace contre certains cancers de la prostate, elle a malheureusement un prix. Modifications corporelles et baisse de la libido peuvent altérer le moral des patients. Comment y faire face ? Les réponses de Jean-Luc Machavoine, Psychologue Clinicien au Centre François Baclesse de Caen et au Centre Hospitalier Jacques Monod de Flers.

 

LMC : Parmi les effets indésirables d’une hormonothérapie, quels sont ceux pouvant entraîner un état dépressif chez les patients ?

L’hormonothérapie, dans le cadre d’un cancer de la prostate, bloque l’action stimulante de la testostérone sur les cellules cancéreuses, mais elle entraîne en même temps une modification du corps et de son image : embonpoint au niveau du ventre et des hanches, atrophie testiculaire et de la verge, bouffées de chaleur,  perte de pilosité chez les patients à peau claire, fatigue, et parfois augmentation de la glande mammaire sont autant de bouleversements physiques qui portent atteinte à l’estime de soi des patients, peut-être encore plus que la baisse de la libido et la chute de la puissance sexuelle. Toutes ces modifications qui touchent l’identité  et la virilité peuvent être des facteurs déclenchant des réactions dépressives plus ou moins intenses. Face à une dépression sévère et durable, il faudra encourager le malade à consulter son médecin généraliste ou un psychiatre, pour envisager un traitement psychotrope.

LMC : Dans les cas les plus courants, comment les patients vivent-ils de tels changements physiques ?

Les malades les plus jeunes, ceux dépistés entre 50 et 60 ans, vivent souvent cela comme une véritable rupture existentielle. Cette atteinte de l’estime de soi se double d’une crainte et d’une culpabilité de ne plus satisfaire sa partenaire et par conséquent, parfois, d’une angoisse d’abandon. Ces accumulations de pertes, et les angoisses qui s’y rattachent, expliquent le risque dépressif. A côté des traitements médicamenteux de la dysfonction érectile, auxquels un certain nombre de patients n’adhère pas, il faudra ensuite aider le malade à « faire le deuil » de ces pertes en l’incitant à réinvestir son énergie ailleurs, à se trouver de nouveaux centres d’intérêts. Pour certains patients, d’une certaine manière, la baisse de libido les empêche d’être confrontés à leur de perte de puissance sexuelle. Les compagnes jouent aussi un rôle majeur dans l’acceptation du problème. La plupart du temps, elles se montrent compréhensives et acceptent de réorienter leur couple vers une dimension où la sexualité n’est plus prioritaire. Cela vient tempérer l’angoisse des patients de ne plus être aimés et d’être abandonnés. Quelques malades, souvent parmi les plus jeunes et les plus actifs, négocient  parfois, avec leur oncologue des pauses dans leur traitement qu’on appelle  « fenêtres thérapeutiques », afin de pouvoir retrouver, pendant quelque temps, leurs capacités sexuelles.

LMC : est-ce une solution que les oncologues acceptent facilement ?

Les oncologues ont  un objectif principal : contrôler l’évolution de la maladie. Ils n’y sont donc pas d’emblée favorables et ils se doivent d’informer le malade des conséquences possibles d’une suspension ou d’un arrêt de traitement. Mais chez certains patients engagés dans une relation où la sexualité est primordiale, il est important de les écouter, pour qu’ils se déterminent en fonction de leur désir et du sens qu’ils souhaitent donner à leur existence. Dans ces situations, le psycho-oncologue se perdrait à vouloir absolument soutenir le discours médical. Car, c’est sans doute cette étape de « dire » et d’écoute qui permet ensuite au patient d’opérer et assumer des renoncements.

LMC : Certains patients vont-ils jusqu’à renoncer à leur traitement?

Très rarement.  La majorité  d’entre eux préfère mettre toutes les chances de leur côté et poursuivre leur traitement, même s’ils y perdent en qualité de vie : c’est sans doute la peur de mourir qui fait accepter ces traitements lourds.  On est souvent surpris devant les capacités d’acceptation et d’adaptation des malades.

LMC : Quelles aides psychologiques peuvent être proposées aux patients ?

Il faut les écouter et, d’une certaine manière, légitimer leur plainte. Les médecins négligent parfois les effets secondaires de l’hormonothérapie et les malades ne se sentent pas toujours bien compris. Certains en viendraient presque à se taire, comme si c’était « un prix normal à payer ! » Etre entendu et reconnu comme une personne, et pas seulement comme un symptôme ou une maladie à contrôler, est une considération importante, en termes d’identité. Cela conditionne ensuite la confiance et in fine l’acceptation des traitements. C’est ce qui se passe lors des entretiens psycho-oncologiques individuels. S’exprimer, c’est déjà commencer à faire face au problème. L’échange permet d’y voir plus clair. Les patients se trouvent ensuite plus à l’aise en consultation et dans le dialogue avec leurs oncologues ; nombre de ces derniers le reconnaissent volontiers. L’idée de réunir ces patients atteints d’un cancer de la prostate dans des groupes de parole pourrait aussi apparaître intéressante. Le fait de rencontrer des personnes dans la même situation est souvent rassurant : on se sent moins seul et on peut partager ses difficultés et  des expériences. Cependant, faute de demandes et d’engagement soutenus,  il reste très difficile de constituer de tels groupes spécifiques. Il semble que les hommes, sans doute pour des raisons d’ordre  culturel, n’ont pas le même désir que les femmes d’exprimer leurs doutes et exposer leur intimité .

Propos recueillis par Céline Roussel