“L'après cancer est un trou noir dans le paysage médical français” | la maison du cancer

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Une interview de Christian Jamin, gynécologue, endocrinologue, président de l’AFACS, l’Association française de l’après cancer du seinLMC : Pourquoi avez-vous décidé de créer une association sur l’après cancer du sein?

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Christian Jamin : Le cancer du sein touche une femme sur huit en France. De plus en plus de femmes survivent à la maladie et se retrouvent confrontées à des problématiques médicales : effets secondaires des traitements, séquelles physiques… mais aussi à des questions de qualité de vie : grossesse, sexualité,  prise de poids etc… On estime le nombre de femmes concernées à 400.000 aujourd’hui en France. Or, les cancérologues qui jusqu’à présent assuraient le suivi médical de ces patientes ne peuvent plus faire face à l’accroissement de cette population. Les généralistes comme les gynécologues sont de leur côté mal à l’aise avec le cancer, qui pose des problèmes spécifiques de surveillance et de gestion des traitements. Jusqu’à présent, la question de l’après cancer était donc très peu abordée. Après la phase aigue de traitement, il y avait une sorte de grand trou noir dans le paysage médical français. Nous avons donc décidé il y a deux ans de créer une association destinée aux médecins pour les former à la prise en charge de cet après cancer.

LMC : Quelles sont les actions concrètes menées ?

C.J. : Nous animons des sessions d’information dans tous les congrès de gynécologie, et nous espérons être bientôt présents dans ceux de médecine généraliste. Nous organisons notre propre congrès, tous les deux ans. En 2010, le thème sera celui du lien entre les modes de vie et le cancer du sein. Nous menons des enquêtes : nous sommes ainsi en train d’analyser les résultats d’un questionnaire lancé l’année dernière sur la question de la grossesse après un cancer du sein. La prochaine enquête portera sur l’influence de l’exercice physique sur la maladie.

LMC : Vous voyez dans votre cabinet de plus en plus de femmes atteintes d’un cancer du sein. Comment expliquez-vous le quasi doublement de l’incidence de la maladie en 25 ans ?

C.J. : Je ne peux formuler que des hypothèses. Il existe des facteurs liés à des caractéristiques sociétales : hier, les femmes étaient pubères à 16 ans et enceintes à 18 ; aujourd’hui, elles sont pubères à 11 ans et font leur premier enfant à 30 ans. La période de fragilité du sein – durant lequel il semble plus vulnérable à des polluants, entre autres – a donc été multipliée par dix. D’autres critères sont liés au mode de vie, plus sédentaire aujourd’hui, avec une nutrition différente. On crie haro sur les hormones, mais il existe beaucoup plus de preuves de l’influence de ces paramètres sociétaux que des effets de la pilule ou même des traitements hormonaux substitutifs. Enfin, il y a la question sensible du dépistage. Aujourd’hui, certains cancers dépistés sont sans doute sur-traités, alors qu’ils ne se seraient peut-être pas développés cliniquement. Tout l’enjeu de la recherche protéomique (1) actuelle est d’arriver à affiner les caractéristiques des tumeurs, pour savoir lesquelles doivent être traitées agressivement, et lesquelles doivent au contraire être soignées différemment.

(1) qui vise à comprendre et à caractériser les protéines, leurs interactions, en lien avec la génétique.

Propos recueillis par Claire Aubé, [email protected]