Thérapies anticancer: entre coût élevé et accès à tous | la maison du cancer

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Devant le prix des traitements anti-cancer, la société se trouve face à une difficile question éthique : peut-on continuer à garantir pour tous l’accès aux soins, même lorsque ceux-ci ont peu de chance de guérir les malades ? Faudra-t-il, comme en Angleterre, confier ce type de décisions à une autorité régionale ? Éléments de réponse.

Les traitements contre le cancer sont à la fois à la disposition de tous et très coûteux. En France, ils sont entièrement remboursés par l’État. C’est donc la collectivité qui prend en charge le financement du soin de cette maladie. Pourtant, ce n’est pas elle qui entre dans la décision ou non de poursuivre une énième ligne de chimiothérapie. Ce choix revient au médecin et à son patient. Si ces traitements n’ont pas toujours de visée curative, ils permettent de gagner quelques mois de vie. Mais à quel coût pour la société et pour le patient ?

« Les nouveaux traitements contre le cancer sont hors de prix, mais il faut relativiser, estime Patricia Marino, économiste de la santé à l’institut Paoli-Calmettes, centre régional de lutte contre le cancer situé à Marseille. Les dépenses des médicaments contre le cancer représentent 1 % des dépenses de l’assurance maladie ». Selon elle, le vrai problème est le passage du cancer en maladie chronique et la multiplication des médicaments et des lignes thérapeutiques. « Désormais , on ne parle plus du cancer, mais des cancers, rappelle-t—elle, et il existe des traitements s’ajoutant aux thérapies déjà existantes pour chaque sous-type de tumeurs. On va vers une explosion des coûts ».

Or, bien souvent, ces traitements n’augmentent pas la durée de vie des malades de façon significative, mais seulement de quelques semaines ou quelques mois. « Un traitement qui coûte 80 000 dollars (soit 60 000 euros) et qui ne fait gagner en moyenne qu’ 1,2 mois de survie pose question, puisque notre système de financement de la santé est mutualisé, ajoute Patricia Marino.

Même si un mois en plus peut faire une différence importante pour le patient, sous réserve encore que sa qualité de vie soit préservée ».

Des décisions collectives et des cas individuels

Pour Dominique Jacquemin, docteur en santé publique, professeur au centre d’éthique médicale et à la faculté libre de Médecine de Lille, cette question éthique est très difficile à deux niveaux : « Le clinicien doit à la fois prendre en compte ce que vit le patient et intégrer la question économique à ses pratiques, non comme un ennemi, mais comme une condition qui entre en jeu dans les soins aujourd’hui ».

Autre difficulté soulevée par l’économiste : « Faire le choix de financer un traitement très coûteux revient, au niveau de la société, à sacrifier la possibilité de financer d’autres choses (prévention, autres traitements…) qui pourraient potentiellement être plus efficaces. Il y a donc des choix éthiques et collectifs à faire sur l’utilisation de l’argent de la collectivité ».

A cette délicate question, l’Angleterre a apporté une réponse. Depuis 2011, ce n’est plus au médecin ou au patient de choisir si celui-ci bénéficiera d’un traitement, mais à une autorité régionale. Cette autorité se voit confier en début d’année un montant fixe et non renouvelable destiné aux soins des malades du cancer. Chaque autorité régionale évalue alors au cas par cas quel malade peut continuer à recevoir son traitement, en se basant sur différents critères, notamment le type et le stade de la maladie, le coût du traitement et sa toxicité (et donc sa conséquence sur la qualité de vie du patient).

Vers le modèle anglo-saxon ?

Patricia Marino estime que nous sommes loin de la situation anglaise : « ce modèle n’est pas mauvais en lui-même, il est transparent et suit des règles clairement établies, estime-t-elle. Néanmoins, il serait dommage que nous abandonnions notre système français très égalitaire. Les traitements sont accessibles à tous et très rapidement. On est le seul pays au monde à avoir une plate-forme nationale de classification des tumeurs qui permet aux malades d’avoir très vite accès à une thérapie ciblée. »

Selon l’économiste, un débat se profile : « lorsqu’on a un système de financement collectif, il faut faire des choix rationnels pour utiliser au mieux les ressources. C’est un vrai débat de société. On commence depuis quelques années à y venir. Il faudrait prendre en compte le coût du médicament aux vues de ce qu’il apporte au niveau de la survie, de la qualité de vie du patient. Sans non plus rendre ce système dissuasif de développer de nouveaux traitements pour l’industrie pharmaceutique ».

Dominique Jacquemin est lui aussi favorable à un débat public : « je ne souhaite pas que les cliniciens n’aient plus leurs mots à dire, comme en Angleterre. Il me semble important que les médecins et les patients s’approprient la question éthique pour éviter que la politique de santé ne le fasse à leur place. S’ils ne prennent pas ce problème à bras le corps, la politique va tout réguler, et il n’y aura plus d’espace de réflexion sur le sens que soignants et patients veulent donner aux pratiques de santé et aux processus de décision qui en découlent ». Espérons que ce débat sera initié prochainement.

Cécile Pinault

Devant le prix des traitements anti-cancer, la société se trouve face à une difficile question éthique : peut-on continuer à garantir pour tous l’accès aux soins, même lorsque ceux-ci ont peu de chance de guérir les malades ? Faudra-t-il, comme en Angleterre, confier ce type de décisions à une autorité régionale ? Éléments de réponse.