Annie Ernaux, écrire et aimer face au cancer | la maison du cancer

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Au cœur de la maladie, Annie Ernaux a osé vivre une passion amoureuse et sensuelle. Au moment où sortent L’Atelier noir – son journal d’écriture – et Ecrire la vie »- extraits de son journal intime et de son album photo familial, nous échangeons avec elle sur cette traversée du cancer, qui ne l’a pas empêchée d’être pleinement dans la vie.

 

Son cancer du sein n’a pas échappé à sa règle d’écrivain – faire de son œuvre « quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire » – même s’il fut pour Annie Ernaux presque normal d’en passer par là comme beaucoup de femmes de son âge. « Indéniablement, ce fut une traversée inoubliable, affirme l’écrivain, mais en même temps un événement assez peu surprenant, parce  que nombreuses étaient, autour de moi, de nous, les femmes, atteintes d’un cancer, du sein notamment. Autrefois, quand la loi Veil n’était pas encore promulguée, j’ai été enceinte sans le désirer, et j’ai ressenti cette même impression d’événement qui devait arriver, comme à plein d’autres femmes. Ce sentiment de solidarité m’a poussée dans l’un et l’autre cas – l’avortement et le cancer – à écrire… ».
Entre  l’annonce de son cancer en septembre 2002  et la fin de ses traitements en juillet 2003, Annie Ernaux vit une histoire d’amour avec Marc Marie ; et comme saisir les choses vécues permet d’en garder les traces, l’amoureuse photographie, au gré de leurs  rencontres,  les habits qui jonchent le sol, avant d’écrire, chacun leur tour, un texte à quatre mains : « L’une des raisons qui m’ont fait écrire sur mon cancer dans L’usage de la photo, c’était d’apporter le témoignage qu’une femme pouvait avoir un cancer, être en chimiothérapie  et  tomber amoureuse, et même vivre une passion. Puisque  je vivais cette situation, l’écrire me paraissait nécessaire, le dissimuler presque une faute… ».

 L’usage de la photo est un livre insolent et salvateur. Insolent, parce qu’il en choque certains : comment ose-t-on mêler Eros et Thanatos ? Annie Ernaux faisant l’amour avec son cathéter et ses fioles, cela fait d’elle une « cancéreuse pas sérieuse » comme l’écrit son compagnon Marc Marie. « Il a en effet résumé l’impression qu’ont dû ressentir beaucoup de lecteurs et lectrices. Dans les représentations  véhiculées du cancer, dans le langage qui lui est associé, il y a la douleur, la mort, la lutte (« se battre contre le cancer ») et il n’y a pas de place pour la rencontre, l’amour (hormis « compassionnel ») et le plaisir », dit-elle.
Salvateur, parce qu’Annie  Ernaux fut, sans le vouloir, le témoin pour beaucoup de femmes malades, qu’on pouvait vivre sa sexualité, tomber amoureuse tout en ayant un cancer : « Or, c’est justement là, avec l’amour et le plaisir, qu’on lutte peut-être le plus efficacement. Si j’ai souhaité, dans le livre, que le cancer devienne une maladie aussi romantique que l’était la tuberculose, c’est à cause de ce voile noir répandu sur le cancer. Peut-être y a-t-il un fonds de pensée magique aussi : il ne faut pas jouer avec le cancer, il faut lui conserver son aura de fatalité, pour qu’il ne vous atteigne pas… »

Dans les extraits  de son journal intime publié dans Ecrire la vie, à côté d’une photo d’elle, belle, crâne nu, large sourire, elle écrit qu’elle se regarde avoir un cancer : « Le « dédoublement », c’était se dire « c’est à moi que ça arrive, un cancer du sein » et en même temps le vivre « à distance », comme une expérience humaine qui peut m’apprendre beaucoup de choses encore inconnues sur moi », explique-t-elle. Son compagnon lui-même suggère avec  taquinerie qu’elle a eu un cancer pour explorer de nouvelles manières d’écrire.

Comme pour beaucoup de patients qui traversent la maladie, le temps des soins est un temps qui se compte autrement, un temps où les priorités changent, un temps de liberté aussi. Le cancer lui a-t-il permis pour autant d’être à nouveau  elle-même ou une autre personne ? « La maladie ne m’a pas rendue autre fondamentalement mais elle m’a placée devant l’essentiel, élaguant toutes les préoccupations futiles, rendant mon temps précieux. Mais les “grandes vacances” ne durent pas, à nouveau, après la fin des traitements, les anciennes occupations retrouvant leur nécessité et leur charme. Il y a une forme d’oubli, sans regret, de cette épreuve. »

Tout autant que l’auteur , Annie Ernaux est une femme engagée dans la vie. Après avoir signé le « Manifeste des 343 salopes » le 5 avril 1971 (pour  le droit à l’avortement), elle a signé celui des 343 cancéreuses du Magazine Rose paru en octobre dernier. Pourquoi ? « Par solidarité, pour faire cesser cette double peine infligée aux femmes qui ont eu un cancer, l’épreuve de la maladie et la sorte de punition sociale qui l’accompagne et la suit ».

Propos recueillis par Stéphanie Honoré

Photo : photo Gaëlle de Saint-Seine 

Livres cités

L’usage de la photo, Gallimard, 2005

Les Années, Gallimard, 2009 

Ecrire la vie, Quarto Gallimard, 2011

L’Atelier noir, Editions des Busclats, 2011