Cancérologues, de père en fils… | la maison du cancer

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A eux trois, ils signent le livre évènement de cette fin d’année en matière de cancérologie. Henri Pujol, chirurgien cancérologue et Président de la Ligue nationale contre le cancer de 1998 à 2007 et ses deux fils, Jean-Louis,  cancérologue  et  Pascal,  oncogénéticien, invoquent l’importance de l’humain dans leur pratique. 

Voici un livre qui n’est pas qu’un « livre de plus » sur le cancer, tant ses trois auteurs, spécialistes du sujet,  y parlent peu de leur métier mais beaucoup de la condition humaine. Comment devient-on cancérologues de père en fils ? « C’est une question qui mériterait plusieurs années de psychanalyse ! Le plus simple serait de dire qu’il ne s’agit ni d’héritage (aucun patrimoine n’est transmis) ni d’hérédité dans la mesure où il n’y avait pas de médecin dans la famille avant Henri. Tout au plus peut-on parler de contagion», explique le fils aîné, Jean-Louis, qui a choisi les maladies respiratoires, quand Pascal le cadet a choisi l’endocrinologie et la génétique.

Pour Jean-Louis Pujol, il n’est pas simple de parler du – ou plutôt des cancers – à l’heure où la communication médiatique survole l’information. « Pour un cancérologue, confie-t-il, s’exprimer dans la presse comporte toujours le risque de se trouver dans l’impossibilité de communiquer autre chose que du nouveau et des chiffres. En l’occurrence,  je crois que les chiffres ne parlent pas. Ils  sont tranchants comme des jugements, comme des règlements, et ne conviennent pas dans un domaine aussi délicat que la relation que nous entretenons avec nos patients atteints de cancer. Un pourcentage de survie ne dit jamais rien d’un seul de ces individus pris dans la cohorte et dont le devenir a servi à calculer ce chiffre. » Les auteurs réussissent donc cette gageure de nous parler cancers sans nous inonder de pourcentages, de taux de survie…

A les lire, on comprend que la délicate relation médecin-patient est au cœur de leur dispositif, et qu’en même temps celle-ci ne peut simplement reposer sur des « bonnes pratiques ». Ne peuvent ici exister ni recette ni mots clés, mais simplement une nécessaire sincérité. A chacun de trouver la bonne distance, le juste milieu : « Dire en médecine est très difficile, si bien qu’on se situe souvent dans un mi-dire », constate Jean-Louis Pujol. Ce dernier exhorte ses étudiants : «trouvez les réponses aux questions que l’on vous pose ; ne répondez pas aux questions que l’on ne vous a jamais posées »,  tout en faisant cet aveu de faiblesse autant que de sagesse : « je suis moi-même à la recherche d’un idéal relationnel que je n’atteindrai probablement jamais.  Naturellement, il n’y a aucune relation médecin-patient idéale ». Et d’ajouter : « c’est le propre de la médecine que de n’avoir aucune fin même s’il y a une finalité : l’humain. En ce sens, on peut dire que la médecine est la science humaine architectonique ». 

A travers des « Scènes de vie » – de la vraie vie – qui rapportent les paroles marquantes des patients, on réalise combien l’écoute est cruciale pour ces médecins. Elle est même « ce qui rend le métier possible et en même temps passionnant. » On y découvre aussi la solitude du cancérologue. « En tant qu’être humains, nous avons une éthique, une connaissance, une pratique ; et chacun se construit sa propre image de soi. Mais en tant que médecin, les autres espèrent de vous une éthique de médecin, une connaissance de médecin et une pratique de médecin. Et lorsque les deux ne coïncident pas parfaitement, alors, parfois, on est seul, c’est l’hiver et il fait froid. »

Les étonnantes « Histoires brèves » de patients révèlent au lecteur que « contrairement à une idée reçue, souvent suggérée dans nos rencontres ou par des proches, il n’est jamais possible de se prémunir, de se « blinder » quand on traite au quotidien une telle maladie. Des mécanismes de défenses se mettent probablement inconsciemment en place. Mais ils semblent être les mêmes pour les cancérologues et les patients. » Car pour Jean-Louis Pujol, « l’attitude faussement détachée que l’on pourrait être tenté de prendre pour se protéger serait interprétée comme une banalisation de ce que vit le patient. Autant que faire se peut, notre fonction consiste à dédramatiser ; banaliser, jamais. Ce serait offenser sa qualité de sujet. » Le titre Question(s) Cancer n’est finalement pas assez révélateur de la profondeur des sujets que ce livre soulève ; celui-ci aurait pu tout aussi bien s’intituler : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger…

Stéphanie Honoré

Photo : © Jean-Félix Bernetel


Pujol, Henri, Jean-Louis et Pascal

Question(s) Cancer , ed. Actes Sud 

A noter aussi la sortie du remarquable Annonce du cancer, Du concept au dispositif, de Jean-Louis Pujol, qui vient de paraître chez Masson