Cancer : un monstre et ses évolutions | la maison du cancer

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Le Dr Dominique Gros, sénologue à Strasbourg, philosophe et humaniste, a récemment donné une conférence sur le « monstre cancer et ses représentations »(1). Rappelant que « L’homme symbolise comme il respire », ce décrypteur de mythes a commenté les différentes figures que sciences, arts et religions ont données au fil des siècles à l’irréductible mal.

Pour comprendre l’origine du mot cancer, rien de tel qu’une promenade dans les musées. Au Louvre, sur une jarre grecque datée de 500 ans avant J.C., Hercule (Heracles chez les Grecs) est peint en plein combat avec l’Hydre. De ses douze travaux, ce deuxième là n’est pas des moindres car Junon (Hera chez les Grecs), pour corser l’affaire, lui met dans les pattes Karkinos, qui de son énorme pince tente de lui arracher la cuisse. Avant de décapiter les multiples têtes de l’Hydre qui s’agitent au bout de leurs tentacules, Hercule écrase le crabe sous son talon, et celui-ci en mourant créa les étoiles de la constellation du Cancer.

Karkinos en grec, c’est-à-dire écrevisse, puis par association crabe, pince, Krebs en allemand, cancer en latin, cancre … transmettent donc leur sens à la maladie du cancer qui, pour Hippocrate déjà (IVe siècle av. J.-C.), « apparaît à la surface du corps et se colore progressivement comme un crabe émergeant du sable ». Au IIe siècle ap. J.-C., Galien fait lui aussi des observations en ces termes : « Maintes fois, nous avons vu aux mamelles une tumeur exactement semblable à un crabe. » Mais pourquoi avoir choisi le crabe ? Le médecin grec Paul d’Égine (VIIe siècle ap. J.-C) explique : « son nom lui vient, selon quelques-uns, de ce que quand il s’est emparé d’un organe, il ne le lâche plus, de même que fait le crabe quand il s’est attaché à quelque chose ».

Le bestiaire du cancer

L’imaginaire humain a créé tout un bestiaire pour évoquer la maladie. Paul Sébillot, né au milieu du XIXe siècle, relate dans son livre Croyances, mythes et légendes des pays de France : « Quand le cancer est ouvert, il faut prendre un crapaud tout vif et l’appliquer immédiatement sur la plaie. Une fois le crapaud appliqué il faut bien bander pour le faire tenir et le laisser 24 heures sur la plaie. Quand vous ôtez le crapaud de la plaie, il faut bien vérifier que celui-ci est mangé. S’il est mangé, c’est que le cancer est mort.  Mais pour être certain qu’il n’y a plus de cancer du tout, il faudrait appliquer d’autres crapauds et ce jusqu’à ce que vous constatiez que le crapaud ne soit plus mangé.»

A la Renaissance, même imaginaire : sur la peinture de Jérôme Bosch, le Jardin des délices (1503), on le voit sur le corps dénudé de la « femme punie » : un crapaud  est niché entre ses seins tandis que l’enserrent deux bras maigres et griffus. Mais peu à peu, avec la méduse notamment, le bestiaire du cancer s’élargit.

Quelles représentations modernes du monstre?

L’imaginaire moderne revisite ces monstres en s’appuyant sur ces traditions. Que penser de l’Alien qui se love dans les entrailles du lieutenant Ellen Ripley, monstre vivant qui la ronge de l’intérieur, dans le film de Ridley Scot ? Ou du héros de Matrix qui, dans un monde virtuel, se bat contre une bête tentaculaire dont les tentacules repoussent ? Plus près de nous, en 2006, la romancière et éditeur Régine Desforges qui se prête au jeu d’une opération lancée par l’IGR  pour récolter des fonds choisit d’illustrer le cancer par trois bêtes…mi-crabes mi-méduses ! 

En 2002, en Angleterre, l’artiste peintre écossais Ken Currie, faisant le portrait de « Trois cancérologues », résume le regard que nous pouvons avoir sur la maladie en les représentant sous forme de spectres fantomatiques. La photographe Jo Spence, atteinte d’un cancer et aujourd’hui disparue, a exposé fin des années 90 une série de photographies nommées « Narratives of Dis-Ease ». Une de ces photos, Exiled, la montre nue, de face, avec écrit au feutre noir « Monster » en travers du buste. Elle dit l’avoir écrit « parce que c’est ainsi que je me vivais en tant que malade du cancer : monstrueuse aux yeux des autres »

Parce que le « cancer est une maladie de la relationrelation entre le malade et son corps, relation entre le malade et les autres, les bien-portants, relation entre le malade et d’autres malades » comme le rappelle Docteur Dominique Gros, il impacte l’Autre tout autant que la société. Face au monstre cancer, on peut aussi se sentir monstrueux(se) et ne pas supporter le regard des autres. Pour finalement ne pas vouloir en parler. Certains anciens malades l’évoquent, même encore des années après, par des périphrases ; d’autres ne nomment pas « ça » comme pour mieux le tenir à distance et l’éloigner. Les médecins ont aussi leur propre jargon : « mitose », « adénocarcinome », « T0 N1 M0 », ou encore tout simplement « K ». K pour Karkinos.

Notre regard change lentement

Que transmettons-nous, de façon inconsciente ou pas, aux générations futures ? Ce monstre cancer, c’est un peu encore comme Voldemort, seigneur des ténèbres, de Harry Potter : « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom » ou « Tu-Sais-Qui ». Les enfants l’ont haï, mais ils ont adoré s’échanger la carte Pokémon Karkinos, qui tue lentement, et jouer à un célèbre jeu de rôle sur ordinateur, où, afin de résister au « Fléau de Karkinos », il leur faut trouver épée et bouclier pour se protéger. Ils ont suivi eux aussi sur grand écran les aventures d’un Pirate des Caraïbes qui, à travers ses trois épisodes, passe son temps à fuir ce « crabe-poisson » qu’est le Kraken. Avec un K. Heureusement, la société évolue peu à peu dans son rapport à la maladie. Le malade ne prononce plus ces mots atroces et stigmatisants « Noli me tangere », il n’est plus « celui qu’il ne faut plus toucher ». Au contraire, on le prend dans les bras, ses proches l’entourent, il est pris en charge et encadré dans un processus de soins… Plus on osera s’approcher de lui, et le nommer, plus le monstre perdra ses pouvoirs destructeurs.

Stéphanie Honoré

(1) Le 16 décembre dernier, Grand amphithéâtre de l’Unesco à Paris