Un roman pour ado ose parler du cancer | la maison du cancer

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Comment l’arrivée de la maladie redistribue-t-elle les cartes familiales ? Un auteur « jeunesse », Oriane Charpentier, exploratrice des fêlures de l’adolescence dans chacun de ses livres,  s’intéresse dans  « Mauvaise Graine » à la déflagration provoquée par la maladie du père aux yeux de son jeune fils.

 

La trame de l’histoire pourrait sembler banale : la vie un peu terne d’un adolescent de 15 ans en pleine crise de croissance. Entouré d’une famille aimante dont il a du mal à accepter les origines, Jérémy vit dans la honte : honte de cette mère qui a gardé l’accent étranger d’un pays lointain dont on ne saura guère plus. Honte de ce père, travailleur et honnête, mais peu cultivé et aux manières un peu rustres : il mange bruyamment et ne fait pas de distinction entre un pâté ordinaire et le foie gras de Noël.

Petit de taille et mauvais élève en classe, Jérémy est mal dans ses baskets. Il se trouve minable, dénué de tout talent et sa comparaison avec sa brillante sœur Elisabeth, qui vient de quitter le foyer familial pour entreprendre des études supérieures, entretient son complexe d’infériorité. Handicapé du bonheur, comme peuvent souvent l’être à cet âge les adolescents, il envie les autres : tous ceux qui ont du talent, et même les chiens « parce qu’ils semblent éprouver une joie intense, sans mélange et toujours neuve : le genre de joie parfaite que je n’atteins jamais ».

Pourtant, un événement va le faire sortir de son état d’apitoiement et bouleverser son quotidien. Au fil des jours, Jérémy sent bien qu’il se trame quelque chose d’inhabituel au sein du foyer. Sa mère, d’abord, qu’il surprend plusieurs fois avec les yeux rougis. Son père, qu’il a toujours connu robuste, se sent soudain si fatigué qu’il n’a même plus la force de couper du bois. Et que peuvent bien vouloir dire les sous-entendus sibyllins de la voisine ?

Point de rupture dans le récit, l’annonce de la maladie du père va bousculer les certitudes de Jérémy et changer profondément son regard sur le monde. La découverte du carnet noir dans lequel son père note soigneusement tous les documentaires qu’il a aimés, marque la transformation de la relation filiale. Conscient qu’il n’a plus de temps à perdre, Jérémy décide alors de tout faire pour se rapprocher de son père : partager du temps et des moments de complicité avec lui, mais surtout apprendre à le connaître.

Métaphore de cette croissance intérieure, le pantalon devenu trop court symbolise la fin d’une période de mal-être existentiel. Fragilisé, ses certitudes s’effondrent, sa carapace se fend et le cœur s’ouvre. L’épreuve familiale le conduit à une transformation profonde qui va, paradoxalement, lui donner le goût de vivre. En s’oubliant lui-même, le voilà prêt à donner et à recevoir. Ainsi va-t- il enfin oser vivre son idylle avec Méthilde.

Puis, en décidant d’apprendre la langue maternelle de sa mère et de retranscrire, à l’instar de son père, les moments agréables qui jalonnent ses journées dans un petit carnet, Jérémy va enfin se réconcilier avec ses origines.

«Je venais de découvrir que la vie, ma vie, changeait selon les mots que je trouvais pour la décrire. Ce n’était pas une question de mensonge, c’était une question de point de vue. Au bout d’un moment, j’ai décidé que je n’étais pas un garçon de quinze ans parmi des grands champs vides : j’étais un garçon de quinze ans avec un ciel immense au-dessus de lui. »

Sujet sensible et souvent difficile à aborder auprès des plus jeunes, la maladie d’un parent est abordée ici avec justesse et pudeur. Sans pathos ni voyeurisme, Orianne Charpentier sait subtilement faire vivre les émotions qui traversent le jeune homme tout au long du récit. « Ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment une épreuve peut bouleverser l’équilibre d’une famille», souligne Orianne Charpentier.

Et elle réussit à nous prouver qu’un trésor peut se loger au cœur de cette terrible calamité. Puisqu’on en sort grandi, plus aimant envers ses proches et davantage heureux d’être en vie.

Nathalie FERRON

(1) Il s’agit du 3e roman d’Orianne Charpentier après Madame Gargouille (2006) et La petite capuche rouge  (2008) publiés tous les trois chez Gallimard Jeunesse.