Une histoire de cancer et de don | la maison du cancer

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En 2010, des employés de la société Badoit ont offert 170 jours de RTT à l’un de leurs collègues pour qu’il puisse rester auprès de son enfant atteint de cancer. Ce don solidaire a inspiré l’écrivain Brigitte Giraud. Dans son nouveau roman « Pas d’inquiétude », elle relate à travers la voix d’un père les bouleversements entrainés par la maladie du fils. Un livre puissant.

On peut entrer dans un roman comme sur une autoroute. C’est le cas avec le dernier livre de Brigitte Giraud « Pas d’inquiétude » où l’on suit, sans arrêt possible, une « famille comme les autres » au moment où une donne indésirable, la maladie du fils, entre dans sa vie et vient redistribuer les rôles de chacun. Medhi a 11 ans, l’âge où un petit garçon devrait jouer dans le nouveau jardin de ses parents. L’enfant a une maladie du sang, « un problème de plaquettes » peu développé dans le récit. « Pas d’inquiétude ». Voilà bien des mots de médecin qui ne rassurent guère. D’ailleurs, « comment croire à quelque chose qui ne se voit pas », s’interroge le père ? Le roman tire sa force de sa construction : la voix et le regard paternels explorent le basculement de l’équilibre familial, des repères sociaux et du quotidien. Cet homme prend conscience qu’ils étaient heureux avant et ne le savaient pas. Que la construction du bonheur qui passait par celle de la nouvelle maison n’a plus de sens : pourquoi entretenir son jardin lorsqu’on ne sait si son enfant y posera ses pas ? Peut-on faire des projets lorsque la maladie du fils ramène sans cesse au présent ? Le père comprend que son métier devient  « une soustraction à la réalité». Et cette question du travail est centrale dans le roman. Comme dans notre vie à tous. Ses parents là doivent gagner leur vie alors que Medhi peut perdre la sienne. Fait étonnant : c’est lui, l’imprimeur, qui prend un arrêt maladie. Et le prolonge : « j’étais devenu un père exclusif ». Sa femme a obtenu en c.d.d son premier poste de secrétaire. Peut-elle s’absenter et supporter le regard suspicieux des collègues ? Peut-elle, cette mère si parfaite comme doivent l’être celles d’aujourd’hui, avec ce statut précaire, demander un jour de congé supplémentaire sans  déranger « le bon fonctionnement du service » ?

Désormais au foyer, le père revient sur ses journées. « Nous nous accrochions à la vie normale, celle que nous connaissions, le seul modèle possible ». Confronté à des situations inattendues, il mesure l’isolement de la sœur ainée, la distension du couple et surtout, cette vie à jamais suspendue au souffle de Medhi. Une vie faite de petits riens dont l’importance est considérable. Lorsque le médecin de la sécurité sociale lui rappelle que « c’est votre fils qui est malade, pas vous » à la fin de son arrêt maladie, des collègues lui font cadeau de jours de RTT pour qu’il puisse rester auprès de Medhi (1). Un épisode du roman qui rejoint la réalité : en juillet dernier, quelques jours avant la sortie du livre, Paul Salen, député UMP de la Loire, a déposé une proposition de loi permettant le don solidaire de RTT à destination de parents dont un enfant est gravement malade. Dans le roman, ce don pose de nombreuses questions. Et notamment celle de la dette qu’il engage. Comment remercier ? Que peut-on donner lorsqu’on ne peut rien faire ? Comment se comporter avec la bénévole qui conseille à l’enfant de croire en ce Dieu qui permet sa rémission… ? Pas d’inquiétude à avoir, donc : ce roman n’a rien de pathologique ; aucun superflu dans cette écriture orageuse et dense. Ce livre d’action peut amener le lecteur à s’interroger sur ce qu’il fait pour autrui dans sa vie.  Une invitation rare.

Marina Lemaire.

 (1) A lire sur la maison du cancer : des collègues lui offrent 170 jours de congé pour accompagner son fils 

Pas d’inquiétude de Brigitte Giraud. Ed Stock, 266 pages, 19 euros.

Crédit photo : Francesca Mantovani