David Khayat, un mandarin qui connaît le poids des mots | la maison du cancer

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Chef de service à haute réputation dans un grand hôpital parisien, il pourrait se contenter de goûter son succès. Mais le Pr David Khayat combat le cancer grâce à l’écriture, aussi. Après quelques essais et romans, il  livre une confession touchante sur son métier, l’importance de la parole et de l’écoute dans toute consultation de cancérologie. 

Son texte a le rythme d’une confession qui sort d’un coup, parce qu’elle a été retenue trop longtemps après des temps controversés (1).  D’ailleurs le Pr David Khayat avoue avoir porté ce livre en lui de longues années. « Aujourd’hui, j’ai voulu que ce témoignage soit enfin publié, confie-t-il, dans un souci de transmission envers mes étudiants, les jeunes médecins en général, et les malades, car je voulais leur faire sentir ce qui se passe vraiment dans une consultation de qualité ». Une manière de revenir à l’essentiel de son métier quand des rumeurs le disent uniquement préoccupé d’argent ?

Lui qui a  supprimé de son service la « grande visite », celle où le mandarin accompagné de ses sbires, les bien-portants en blouse blanche, se penchaient dans un esprit d’ entomologistes sur des êtres en souffrance, revendique un face à face conscient et intègre entre médecin et malade.  C’est qu’il a compris le poids des mots, et se dit très choqué par ces patients qui lui racontent avoir reçu un jour un diagnostic blessant, et parfois faux, au détour d’un couloir, ou sur un répondeur téléphonique.

 « Aujourd’ hui, la plupart des personnes que nous traitons seront guéries, ou vivront très longtemps, estime-t-il. Il est insupportable de penser qu’elles devront porter le poids de paroles inhumaines pendant de longues années ». Ce cancer qui donne une « identité transitoire » à une majorité d’entre nous,  et qui ne doit plus nous enfermer, il faut donc savoir le combattre aussi par les mots. 

Prononcer les paroles justes

« Au début de ma carrière, avant le tournant du XXI è siècle, si on m’avait dit que les mots me seraient aussi utiles que les instruments dits scientifiques, je ne l’aurais pas cru (…) écrit-il. Les traitements se succèdent, les cellules déviantes disparaîtront, je l’espère à chaque reprise. Les mots et leurs résonances perdureront ».

Aussi le Pr David Khayat décrit-il dans son livre quelques consultations emblématiques, le travail en duo qu’il y installe avec son assistant, et la manière avec laquelle mener des entretiens fructueux.

Parfois, il avoue son vertige :  dire adieu sans en avoir l’air à un patient en fin de parcours, encourager au traitement celui qui n’en veut plus, répondre aux questions sans réponse de celui qui demande « Pourquoi ? ». Ce travail d’équilibriste du langage constitue  bien plus, rappelle-t-il, que les seules connaissances scientifiques. « Guérir le corps est sans nul doute fondamental, mais veiller à ne pas blesser l’âme est tout aussi important, écrit le cancérologue. »

Ecouter vraiment

         Aussi rappelle-t-il l’  autre grand volet d’une communication thérapeutique : l’écoute réelle du malade . Son histoire, son parcours de soins antérieur, comment il voit la maladie, ses intuitions.. « Je tiens à ce que les patients aient leur espace pour parler, affirme le Pr David Khayat».  Tout, dans l’attitude du médecin, doit signifier: « Pendant le temps de cette consultation, je suis là entièrement pour vous et il n’y a que vous qui comptez ».

Et d’ inviter alors ses collègues à certaines conduites de respect : ne pas laisser sonner les téléphones, échanger de vrais regards avec le malade, et prêter une grande attention quand celui-ci se présente à vous et parle de son « dossier » : ses hésitations, la sueur qui perle sur son front….  C’est dans cette conscience du moment présent qu’une vraie alliance médecin/malade peut se faire.

Soigner avec sa propre expérience de malade

          Tout l’engagement qu’ il raconte est fort convaincant. Mais ce qui touche vraiment dans la confession du cancérologue arrive dans la dernière partie de son livre :  victime d’une erreur médicale, le petit David Khayat a été traité pour des rhumatismes articulaires aïgus de l’ âge de 8 ans à 13 ans. Soit cinq longues années de cortisone et d’antibiotiques à hautes doses. « J’ai calculé le nombre de piqûres, comme le font mécaniquement tous les patients soumis à un traitement lourd et chronique : 125, écrit- il. C’était sans fin. » La douleur, il la connaît pleinement, même s’il tente d’échapper aux aiguilles en allant se cacher sous la table du salon…Puis, il pourra nouer un lien avec un grand   spécialiste qui découvrira enfin que le garçon est victime d’un faux diagnostic. La compétence de ce médecin, la qualité de sa présence habitent toujours le Pr David Khayat, et expliquent sa vocation qui, il le prouve encore aujourd’hui, est une quête des réponses à apporter à la question essentielle entre toutes : « Qu’est-ce qu’un bon médecin ? ».

Pascale SENK

(1) Le professeur Khayat a notamment été « épinglé» pour ses tarifs de consultation exorbitants dans « Le Livre noir des médecins stars » ,par Odile Plichon, Stock, 392 pages.

David Khayat, « de larmes et de sang », éditions Odile Jacob.