Après le cancer, la vie avec les collègues | la maison du cancer

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Quitter  puis reprendre son travail après la maladie : une épreuve pour certains, une renaissance pour d’autres. Mais dans les deux cas, ce sont les relations avec les collègues qui changent tout. Voici des témoignages qui soulignent le rôle crucial de la hiérarchie pour une bonne réintégration à « la vie de bureau ». 

 

Il est presque aussi difficile d’annoncer sa maladie à ses collègues qu’à ses parents. Annie, assistante de gestion dans une banque, et Florence, journaliste, se réjouissent donc de ne pas avoir eu à le faire. « J’ai été mise en arrêt de travail le jour même où j’ai appris que j’étais malade, explique la première. Alors, j’ai simplement prévenu ma hiérarchie  par téléphone qui s’est chargée de transmettre elle-même l’information à mon service» . « Mon mari était avec moi au moment où l’on m’a annoncé mon cancer du sein, raconte Florence. C’est lui qui a prévenu mon bureau que je ne reviendrai pas travailler. Malgré les bons rapports que j’entretiens avec les gens de mon équipe, je ne me sentais pas la force de me confronter à leurs réactions.

Les manifestations et réactions de collègues sont donc arrivées quelque temps plus tard. Annie a pu compter sur le soutien de la personne dont elle était la plus proche. Florence, elle, a reçu beaucoup de messages de soutien et d’affection par texto ou via Face book. « Puis la petite équipe avec laquelle je travaille – nous sommes six filles – a pris l’habitude de venir me chercher chez moi une fois par mois, pour sortir, aller au restaurant », raconte-t-elle. Rien d’étonnant à cela. « C’est difficile d’accompagner quelqu’un pendant un cancer, estime Monique Sevellec, psychosociologue à l’Institut Curie, à Paris. Cela ne peut donc se faire qu’entre des personnes qui ont déjà un lien très fort » .

Réintégrer une équipe

Reprendre son travail est  un moment symboliquement très fort. « C’est une façon de fermer la parenthèse, de retrouver une vie normale et une place dans la société », analyse Monique Sevellec. Même s’ils se sentent « hors circuit » après la maladie et ont perdu beaucoup de confiance en eux, les salariés ont donc tout naturellement tendance à idéaliser ce moment, par opposition avec ce qu’ils viennent de vivre. Ils n’imaginent pas toujours que les gens auront changé de regard sur eux, ou que leur environnement professionnel aura  évolué pendant leur absence. Lorsqu’en plus se manifestent gêne, rejet, et ignorance, la désillusion peut être forte.  « Il peut aussi y avoir de la peur derrière les réactions de certains collègues, ajoute Monique Sevellec. Des études ont en effet montré que pour la plupart des gens, plus la maladie touche un proche, plus la menace est proche. La jalousie peut aussi naître parfois du mi-temps  thérapeutique accordé à celui qui revient. Je me souviens d’une phrase prononcée par l’un de mes patients à un collaborateur jaloux : « Tu veux le mi-temps, et le cancer aussi ? ». Il a fallu le changer de service» .

Les expériences sont multiples. Annie se souvient d’un bel élan de compassion à son retour qui a vite laissé place à des attitudes mesquines. « Un mail a été envoyé à tous mes collègues avant mon retour, se souvient-elle. J’ai donc été chaleureusement accueillie. Mais au fil du temps, et estimant que j’étais fatiguée, mes collègues se sont arrangées pour me donner le travail rébarbatif qu’elles-mêmes ne voulaient pas faire ».

Parfois la nature humaine apparaît dans ses pires aspects. Caroline, ancienne assistante de direction, s’est carrément heurtée à de l’indifférence. «J’ai toujours eu des rapports compliqués avec ma supérieure, qui est mon unique collaboratrice, explique-t-elle. J’ai repris le travail comme si j’étais partie la veille. Elle a tout simplement occulté ce que je venais de vivre. J’avais exactement la même charge de travail qu’avant, en étant à mi-temps. Et comme elle ne m’avait pas remplacée, j’ai retrouvé tout le travail accumulé depuis mon absence. Un cauchemar ! ».

Pour Florence, tout s’est nettement mieux passé. «  Mon chef m’a conviée à une réunion très importante quelques jours avant mon retour officiel. J’avais changé physiquement. Je me sentais « déconnectée ». J’y suis donc allée la peur au ventre. Et puis, il a dit à quel point il était heureux de me voir revenir. J’ai été applaudie par une cinquantaine de personnes. Un moment très fort», se souvient-elle. L’accueil du premier jour n’aurait donc rien d’anodin et pourrait véritablement conditionner la suite des évènements. Monique Sevellec le pense. « C’est le moment où l’on réintègre véritablement quelqu’un ou pas. » Une théorie confirmée par Florence qui n’a noté par la suite aucune altération dans son travail et a même obtenu un peu plus de responsabilités qu’avant. 

Mieux préparer son retour parmi les autres

De toute évidence, après un cancer, les salariés retrouvent sur leur lieu de travail une partie de ce qu’ils avaient laissé. Florence qui a toujours été proche de ses collègues a pu compter sur leur aide et se repositionner sereinement parmi eux. Annie qui avait auparavant des relations tendues avec certaines personnes a dû batailler un peu plus pour retrouver sa place initiale, mais elle y est parvenue.« J’ai même l’impression que mes rapports se sont aplanis avec quelques collègues, estime-t-elle, mais c’est sans doute parce que je ne veux plus me tracasser avec des histoires de bureau. Je relativise beaucoup ! ».

Quant à Caroline, face à l’indifférence de sa supérieure et à la charge de travail toujours plus lourde, elle a fini par quitter son poste d’assistante de direction. « On m’a dit au revoir sur Skype, après tout ce que j’ai donné. Ça a été dur mais ça n’a fait que conforter ma décision », confie-t-elle. Une expérience qui confirme que l’attitude des collègues dépend bien souvent de l’attitude du manager. « Ce dernier a un rôle essentiel, souligne Monique Sevellec.  Il a le pouvoir de réintégrer une personne de façon efficace, de montrer une ligne de conduite aux autres, d’être leur guide. C’est d’ailleurs dans son intérêt de faciliter la cohésion des équipes pour augmenter leur efficacité dans le travail. C’est du bon sens, mais dans la réalité ce n’est pas si simple. Il faut donc l’aider dans ce sens, lui donner des outils. Nous travaillons sur un livret qui regroupera des indications et des informations à son intention».

Quant aux salariés, qui réintègrent leurs fonctions après un cancer,  ils doivent se préparer davantage à ce moment, et à la confrontation avec leurs collègues, en participant, par exemple à des groupes de parole pour mieux définir leurs envies, apprendre à réagir et à mieux demander ce dont ils ont besoin.

Céline Roussel