« J’ai continué à travailler » | la maison du cancer

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Tant que l’état physique le permet, et s’il est pratiqué dans de bonnes conditions, le travail reste pour beaucoup de malades une source de mieux-être. Malgré les difficultés rencontrées. Témoignages.

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« Le même jour, j’ai appris que j’avais une tumeur maligne et que j’avais réussi mon entretien d’embauche à un nouveau poste ! Tout à fait différent de ce que j’avais fait jusque là, ce job était celui dont je rêvais depuis longtemps, raconte Isabelle. Intérieurement, j’ai tout de suite senti qu’il ne me fallait pas lâcher cette perche que me présentait ma vie professionnelle ». Isabelle n’a donc rien dit à son nouvel employeur, planifiant ensuite toutes ses séances de radiothérapie très tôt le matin pour pouvoir se rendre au bureau normalement. Sept ans plus tard, personne ne sait encore dans cette entreprise ce qu’elle a traversé.

Une « perche », « un fil qui vous relie au monde de la santé et des bien-portants », « une partie importante du traitement »… A l’heure où le travail est par ailleurs souvent associé à la souffrance, de nombreux malades cancéreux en parlent comme d’une « bouée de sauvetage ». « J’ai très vite compris que j’avais le choix entre être malade à plein temps ou essayer de préserver ma vie, c’est à dire mon couple, mes enfants, et mon boulot » résume Anne Marie, directrice d’une grande rédaction d’information, opérée il y a trois ans et qui n’a, à ce jour, jamais manqué à son poste.

Le révéler ou pas

Oui mais pour tenir la route, et seulement si la condition physique le permet, encore faut-il traverser certaines étapes incontournables. La première : dire ou ne pas dire à son employeur qu’on est atteint par le cancer ? La plupart des témoins confient n’en avoir parlé qu’après l’opération. Et encore seulement si des traitements lourds post-opératoires les y obligeaient. «Sinon,  si c’est localisé et rapidement enlevé, pourquoi s’obliger à supporter le regard de pitié des collègues et vivre avec la crainte d’être virée », estime Véronique, diagnostiquée l’an dernier.

Mais parfois, ne pas le dire a aussi ses effets pervers. André, commercial de 58 ans qui a été opéré de la prostate sans en avertir son entourage professionnel ou même familial en fait aujourd’hui les frais. Quand il a du commencer les séances de radiothérapie, prétextant une « rééducation urinaire chez le kiné », son employeur l’a envoyé voir un médecin du travail. Puis quelques mois plus tard, on lui a brutalement annoncé son licenciement. « C’est une entreprise très commerciale  uniquement axée sur le rendement de chacun, avec des requins partout, explique André. Alors vu mon âge et le ralentissement de mes activités, ils ne m’ont rien laissé passer. » Son sort aurait-il été facilité par une révélation de la maladie ?  André en doute. Aujourd’hui il intente un procès à son ancien employeur.

La qualité de l’environnement

Il est donc important de se sentir porté par un environnement bienveillant pour pouvoir continuer à travailler. « Quand j’ai demandé à mon oncologue si je pourrais poursuivre mes activités normalement, il m’a répondu : « seulement si le milieu où vous passez vos journées n’est pas cancérigène »… Et il avait raison. C’est parce que mes collègues, ma supérieure hiérarchique et ma passion pour mon job m’ont portée que je peux continuer, explique Anne-Marie ». 

Claude-Alain a lui aussi eu cette chance d’avoir un chef de service aidant. Jeune médecin, il subit en 1988 une lourde opération et trois mois de chimiothérapie lourde pour un lymphome non hodgkinien de haut grade. Son poste lui a été gardé alors qu’il était en mode d’exercice libéral, son patron allant jusqu’à lui adresser des chèques d’honoraires pour les consultations qu’il ne pouvait assurer ! « C’était du jamais vu, confie encore avec émotion Claude Alain. Un véritable moteur d’espoir ».

Robert, opéré d’un cancer du poumon, s’est vu quant à lui proposer par son employeur une « formule ad hoc » : tant qu’il n’avait pas récupéré sa voix –un organe majeur pour ce formateur pédagogue chargé de cours – on lui a aménagé un poste de documentaliste bibliothécaire. « Et après avoir pu me poser là, un an après mon opération je récupérai mon poste, avec les mêmes responsabilités et le même rythme de travail qu’auparavant ! », se félicite Robert. Il a ainsi assumé  ses fonctions dans cette entreprise jusqu’à 61 ans, avant de se lancer dans des activités en indépendant jusqu’à…67 ans !

Dépasser les caps difficiles

Le travail confronte cependant les malades sous traitements à des moments difficiles. Claude-Alain a du recevoir ses patients avec une perruque « Ce problème d’apparence physique m’angoissait beaucoup, se rappelle-t-il. J’avais l’impression d’avoir 90 ans…mais personne ne m’en a parlé. Et je me suis habitué ».

Autre épreuve : l’obligation d’aller travailler alors même qu’on est fatigué. « Parfois, on trouve ça injuste, confie Anne Marie, qui subit les effets épuisants de son hormonothérapie ». Et elle regrette que le corps médical n’en tienne pas assez compte : «lorsque vous devez prendre des rendez vous pour des examens, les secrétaires pensent toujours que vous êtes malade à plein temps, et ne vous facilitent pas le respect d’un cadre horaire professionnel ! ». Claude-Alain confirme : « On oscille sans cesse entre l’injustice de la surcharge de travail, l’absence de ménagement des collègues qui vous traitent à l’égal, ce qui peut avoir autant de conséquences positives (« c’est parce que je suis guéri ») que négatives (« je n’y arriverai jamais ! »), et l’agacement d’un surcroît de démonstration de compassion qui renvoie à l’image négative de la maladie ». Mais au bout du compte ces quelques efforts valaient la peine : «On est fier de l’avoir fait ! On se dit  « je suis passé à travers ça», confirme Claude-Alain. Le travail m’a gardé dans une énergie positive. Mais la maladie m’ a aussi d’une certaine façon « extrait » du travail en me faisant prendre conscience que le plus important, au milieu de tout cela, était que je vois grandir ma fille ».

Pascale SENK

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