Cancer et environnement: quels liens? | la maison du cancer

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Dans le cadre de notre web émission “On ira tous à l’hôpital”, Bernard Giraudeau posait une question simple mais fondamentale: pourquoi y-a-t-il plus de cancers? Une question qui en appelle d’autres: quelle part joue notre environnement dans la progression de cette maladie? Pourquoi personne ne semble capable de se mettre d’accord sur ce point?

Le point de départ de notre enquête, c’est ce chiffre édifiant: selon l’Institut National de Veille Sanitaire (INVS), le nombre de cancers a quasiment doublé en France entre 1980 et 2005. L’augmentation et le vieillissement de la population, les progrès du dépistage expliquent en partie cette explosion. En partie seulement: en tenant compte du facteur démographique, l’incidence du cancer sur neuf localisations a augmenté de 43% chez la femme et de 35% chez l’homme en 25 ans. Pourquoi? Quelle est la part de l’environnement dans la progression de ce fléau qui touche plus de 350 000 personnes tous les ans?

C’est là que débute la cacophonie. A un spectre de l’échelle, le Centre International de Recherche sur le cancer (CIRC) estime à 0,85% la part des cancers imputables à l’environnement. A l’autre bout du spectre, certaines associations comme l’Association Santé Environnement de France (ASEF) lui attribuent plus de la moitié des cas de cancers. L’INVS estime que 5 à 20% des cas sont liés à des facteurs environnementaux. L’Organisation mondiale de la Santé table sur 19%. Qui dit mieux? Pas l’Institut National du Cancer (INCa), dont on pourrait espérer une prise de position mais qui se contente de compter les points dans la bagarre entre des associations qui réclament l’application du principe de précaution et les Académies scientifiques pour qui rien ou presque n’est prouvé. En attendant, les malades restent seuls face à leurs questions.

Comment expliquer une telle divergence? 

Il faut déjà s’entendre sur ce dont on parle. Certains emploient le terme environnement dans un sens très large, incluant le tabac, les virus, les bactéries etc… Ce qui nous intéresse ici – c’est le sens de la question posée par Bernard Giraudeau –  ce sont les effets de tout ce à quoi nous sommes exposés malgré nous: pollution, pesticides… pour reprendre une définition officielle, celle de l’Inserm: “les agents physiques, chimiques, ou biologiques présents dans l’atmosphère, l’eau, les sols ou l’alimentation dont l’exposition est subie.”

Mais même en restreignant le champ d’études à ces « agents », les chiffres sont très différents d’un institut à un autre. Prenons par exemple le CIRC. Ce centre classe les substances chimiques et biologiques en différents groupes: cancérogènes certains, probables, possibles, ne pouvant être classés, probablement non cancérogènes. Pour faire partie du premier groupe, une substance doit faire l’objet d’une « évaluation consensuelle, par des experts internationaux choisis sur des critères précis de publication », nous explique-t-on au CIRC. Trois fois par an, ces experts se prononcent donc sur une substance choisie dans une liste de priorités. 900 substances ou agents ont été étudiées depuis 1971. La dernière publication a par exemple portée sur les radiations non ionisantes.

Ce qui appelle tout de suite une première remarque : c’est une goutte d’eau dans l’océan des produits qui déferlent chaque année sur les rayons des supermarchés. “Près d’un millier de molécules ont été mises sur le marché en France. Les risques liés à ces molécules ne peuvent être évalués faute de données toxicologiques et épidémiologiques suffisantes », notent d’ailleurs les auteurs d’une expertise Inserm/Afsset sur le sujet.

Deuxième remarque : les 0,85% concernent uniquement les substances comme l’amiante dont la cancérogénicité ne fait aucun doute. Des produits comme les insecticides non arsenicaux, classés cancérogènes « probables » ou « possibles », ne sont par exemple pas inclus, alors même que des études soulignent un risque accru chez l’enfant ou l’agriculteur. Doit-on prouver la toxicité d’un produit pour le retirer des étals, ou renverser la charge de la preuve et demander à ce que son innocuité soit démontrée ? Faut-il attendre que la démonstration soit complète ou agir par principe de précaution ?

Sur ce point, associations, pouvoirs publics et industriels ne sont évidemment pas d’accord.« 80 à 85% des études existantes montrent un risque augmenté entre cancers et environnement ; on a aussi des signaux alarmants qui viennent d’études réalisées sur l’animal. Ce n’est pas la peine d’attendre une preuve absolue qui ne viendra jamais », estime François Veillerette, président du Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures (MDRGF). Les pouvoirs publics semblent aujourd’hui passés maîtres dans l’art de faire des pas de deux : mettre en place un Plan national de réduction de pesticides, par exemple, tout en installant un dispositif qui conditionne le retrait d’un produit à une évaluation de ses « effets socio-économiques »… Autrement dit, ne pas considérer simplement le problème sous l’angle de la santé publique, mais aussi prendre en compte les intérêts économiques des sociétés qui produisent ces substances.

Entre scientifiques, la bataille fait également rage. Ce sont en réalité deux façons de faire de la toxicologie qui s’opposent. Est d’abord en cause le délai d’exposition retenu. « Dans les études qui attribuent la part environnementale du cancer à 0,85% ce délai est inférieur ou égal à 15 ans, par convention : c’est antiscientifique lorsqu’on sait que les effets du Distilbène ou d’Hiroshima se font encore sentir deux générations après », observe Jean-Loup Mouysset, oncologue, titulaire d’un DEA en sciences de l’environnement et membre de l’ASEF. Les expositions chroniques à de faibles doses tout comme l’interaction entre plusieurs substances ne sont pas encore assez étudiées, selon les associations environnementales et certains oncologues. « Il faut sortir de cette science des années 1970 qui nous fait évaluer le risque « monoproduit » » plaide François Veillerette. Autre domaine qui reste encore insuffisamment exploré : les susceptibilités génétiques face à l’environnement. « Certaines femmes ont un variant génétique qui les rend plus sensibles à l’exposition aux PCB, illustre Jean-Loup Mouysset. Ce trait génétique combiné à une exposition multiplie par deux à cinq le risque d’avoir un cancer …. »

Enfin, il faudrait s’intéresser à toutes les substances qui sans être directement cancérigènes, favorisent la croissance de cellules cancérigènes préexistantes : soit parce qu’elles vont aider au transport de ces cellules, stimuler les cancers hormonodépendants, accroître le risque de diabète ou d’obésité… toutes celles qui sans être à la genèse d’un cancer, lui préparent le terrain et l’aident à se développer.

Bref, c’est une toute nouvelle manière d’envisager la toxicologie qu’il faudrait développer, si l’on veut vraiment essayer de comprendre les effets globaux de l’environnement dans la survenue des cancers. Depuis 2007, l’INCa  lance des appels à études sur ces questions. Mollement. “L’INCa est une agence dont les missions sont notamment de produire des synthèses d’expertise et d’impulser des recherches, explique Martine Le Quellec-Nathan, directrice générale adjointe de l’INCa et directrice de la Santé publique. Nous espérons que parmi les projets de recherche, certains permettront de faire évoluer les connaissances sur le sujet. Il faut rappeler que le cancer est une maladie multifactorielle, que nous évoluons dans un environnement complexe qui nous met en contact avec de très nombreux composants, il est difficile d’isoler la part de chacun d’entre eux dans la survenue des cancers”

La complexité du sujet peut effrayer. « Multifactoriel »  est un des mots qui est revenu très souvent au cours de cette enquête, généralement pour dire : rideau, on ne cherche plus à comprendre, c’est trop compliqué. Alors quoi, sorti de la relation : A a un effet sur B, on n’est plus capable de comprendre ? C’est justement pour ça qu’il faut plus d’études, et rapidement, non ?

Deuxième argument avancé lorsqu’on essaie de comprendre pourquoi finalement on en sait peu sur la question: « Les gens savent que le tabac est nocif et pourtant continuent à fumer ». Autrement dit, cet effort de recherche ne servirait à rien : même informé, on continuerait de s’empoisonner. Mais c’est oublier un point essentiel : on choisit de fumer, ou non, en connaissance de cause. Mais pas de s’exposer soi-même ou ses proches à des produits nocifs, sans le savoir.

Claire Aubé

Retrouvez la présentation de la web émission “On ira tous à l’hôpital”, et les questions posées par Bernard Giraudeau:

– Y-aura-t-il assez d’oncologues pour nous soigner? 

– Pourquoi jette-t-on des boîtes neuves de médicaments?