Ces amis qui vous tournent le dos | la maison du cancer

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Beaucoup de malades se sentent lâchés par ceux qu’ils croyaient être leurs amis. Du jour au lendemain parfois, ces êtres chers ne sont plus fidèles au poste. Un choc vécu comme une trahison qui ajoute du chagrin à la souffrance de la maladie. Pourquoi désertent-ils ? Cela peut-il être parfois un mal pour un bien ? Entretien avec Marie-Frédérique Bacqué, Professeur de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg, PhD.

 LMC : Quelle place ont les amis dans notre société ?

On observe depuis le milieu XXième siècle une transformation de la famille. Elle devient de plus en plus horizontale.  Ce qui signifie en clair, que de plus en plus de gens comptent plus sur leurs amis que sur leurs parents. A une limite près. Lorsque le malade a besoin de soutien pour des actes qui touchent à son intimité – être aidé pour manger par exemple- , cela devient trop lourd pour les amis, et c’est vers la famille que l’on se tourne à nouveau.

 LMC : Quel est le revers de la médaille de cette place cruciale de l’amitié?

On adhère à la même culture et donc chacun s’identifie à ses amis.  Le danger, c’est lorsque l’ami est malade ou meurt, l’autre se projette dans la même situation. Le cancer, qui est une maladie encore taboue, provoque un phénomène d’identification inconscient. Car tout le monde connaît aujourd’hui les statistiques, 350 000 nouveaux cas par an depuis 2009, et sait que le risque d’avoir un cancer est de plus en plus important. C’est cette réalité là que l’ami malade renvoie, et donc il n’est pas étonnant que certains prennent la fuite.

 LMC : Avec la maladie, il y a donc un « tri » qui se fait. Est-ce salutaire ?

Les « faux » amis s’enfuient, et demeurent les vrais amis. En général, ils ne sont pas nombreux mais c’est sur eux qu’on peut compter. Et c’est en réalité avec ces amis là que l’on partage les mêmes valeurs.  Car le cancer a fait évoluer le malade : il est confronté à une épreuve de vie qui va lui révéler ses vrais désirs. Fini le matérialisme, le superficiel ! Il veut retrouver l’authenticité, être en cohérence avec ce qu’il souhaite dans la vie, une vie dont il sait désormais qu’elle est limitée dans le temps. Avec cette ouverture d’esprit, il va souvent faire de nouvelles rencontres. Sur le chemin de la maladie peuvent alors se nouer des liens exceptionnels.

LMC : Peut-on ainsi se consoler de la désertion, et donc de la trahison, de ceux que l’on croyait proches ?

Oui, mais il faut trouver l’énergie, et cela n’est pas toujours facile, de se tourner vers d’autres communautés. Par exemple, de nombreuses femmes de la génération d’internet écrivent des blogs, d’abord pour informer leurs amis de leur parcours, puis elles se créent petit à petit des relations nouvelles. On peut aussi se tourner vers le milieu associatif, les groupes de parole, etc. Au départ, on va souvent vers des communautés d’autres malades, puis cela s’élargit à d’autres activités, caritatives, ou des clubs de photos, de marche, etc… De nouvelles amitiés se noueront, si l’on est dans le partage et l’ouverture aux autres.

Propos recueillis par Anne-Laurence Fitère

Marie-Frédérique Bacqué est Directrice du laboratoire Subjectivité, connaissances et liensocial, EA3071. Elle est entre autre auteure de “La force du lien face au cancer”, (2009), avec François Baillet,

Eds. Odile Jacob.