Enfant malade : quelle place pour les frères et sœurs? | la maison du cancer

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Entre douleur et difficulté à exister, les frères et sœurs des enfants malades n’ont pas la vie facile. Comment leur offrir tout de même l’enfance à laquelle ils ont le droit? Les réponses d’Eric Trappeniers, psychothérapeute de famille et de couple , directeur de l’Institut de la Famille à Toulouse et Lille.

 

La maladie d’un enfant est une douleur immense. C’est aussi un événement qui perturbe l’équilibre de la famille. Toute l’attention se focalise, et c’est normal, sur le jeune malade, au risque de laisser de côté les autres membres de la fratrie ( sur le même thème, le témoignage de Marie Fugain). Un mécanisme qui se retrouve souvent dans les familles, même quand  les circonstances ne sont pas aussi dramatiques, comme le constate Eric Trappeniers. «  Dès qu’un enfant rencontre un problème, soit parce qu’il est malade, soit parce qu’il est accidenté, soit, même, parce qu’il a des soucis scolaires récurrents, les parents se centrent sur lui et les autres  se sentent délaissés. Ce qui les conduit parfois à penser que ne poser aucun problème équivaut à ne pas avoir de place ».

Accepter l’ambivalence des sentiments

L’irruption de la maladie grave dans le foyer vient intensifier ce penchant. « L’enfant se dit : « mes parents sont suffisamment inquiets avec mon frère ou ma sœur, je ne vais pas en rajouter. Dès lors il peut devenir très, voire trop raisonnable, et s’inhiber », explique le psychothérapeute familial. Trop sage, trop appliqué à ne pas faire de vagues, il risque de se développer de façon trop contrôlée, perdant le lien avec ses propres désirs et émotions.

D’autant que certains sentiments lui semblent peut-être même impossibles à éprouver.  « L’enfant  peut être déchiré entre la compassion qu’il ressent pour ce frère ou cette sœur qu’il aime et pour lequel il s’inquiète, et en même temps lui en vouloir terriblement parce que, estime-t-il, il ou elle lui « pourrit la vie », observe Eric Trappeniers. Cette ambivalence vient parasiter les rivalités fraternelles naturelles ».

De plus, là où auparavant, les parents regardaient de loin les bagarres et disputes, ils auront tendance à s’en mêler :« Sois gentil avec ton frère (ou à ta sœur), tu sais bien qu’il (elle) est malade! » les entend-on souvent dire. Ce qui n’est pas forcément une bonne idée : « En agissant ainsi, on a tendance à  « parentifier » l’enfant, c’est-à-dire à lui demander une maturité qui dépasse celle  correspondant à son âge », souligne le spécialiste. Plutôt que d’obliger l’enfant à réprimer son mouvement d’humeur, mieux vaut peut-être le laisser l’éprouver  et ressentir ensuite le besoin de réparer celui-ci par une attention envers son frère malade.

«Une fois devenus adultes, et à la suite de telles circonstances, il n’est pas rare de voir ces enfants éprouver du ressentiment,  ou avoir du mal à construire leur propre famille », observe Eric Trappeniers.

Trouver d’autres sources de soutien

Aussi est-il important de reconnaître les signes envoyés par un enfant lorsqu’il se sent délaissé. « Il ressent de l’agressivité, de la révolte, notamment au moment de l’adolescence, explique le thérapeute. Soit il va exprimer celles-ci en devenant désagréable, soit il va les retourner contre lui-même. Ce qui est le cas s’il sent que la partie est perdue d’avance parce que lui « ne doit pas se plaindre puisqu’il est en bonne santé ». On observera alors un désinvestissement scolaire, un repli sur soi, des conduites à risques». Toutefois, il n’est pas facile pour les parents de rester à l’écoute lorsqu’ ils sont tristes, angoissés par les traitements lourds et les évolutions de la maladie. Mieux vaut alors ne pas hésiter à passer la main, à se retourner vers les grands-parents, les oncles et tantes, les amis, les personnes qui ne sont pas « en première ligne » face à la maladie. « Ce sont des ressources thérapeutiques naturelles, estime Eric Trappeniers. Les enfants trouveront auprès de ces autres adultes une bouffée d’air, un endroit où exprimer leurs craintes et leurs agacements, sans avoir peur de blesser leurs parents ou d’être considérés comme des « sans cœur ».

Ouvrir le dialogue

Cependant, dès que possible, il est important que les parents ouvrent le dialogue avec leurs enfants. « Discuter de façon la plus naturelle de ce qui est en train de se passer, de l’inquiétude qu’ils ressentent permet de réduire leur angoisse, de les libérer d’un poids.  En parlant, on abaisse le niveau de confusion, de tension », suggère Eric Trappeniers. C’est alors aussi une façon de reprendre leur place de parents, d’adultes protecteurs.

« De la même manière, si la fin de vie s’annonce, poursuit le thérapeute, il est important, que les parents insistent pour que les frères et sœurs viennent à l’hôpital, afin de dire au revoir. Il arrive qu’ils ne le souhaitent pas sur le moment, mais ensuite, lorsque l’on voit ces enfants devenus adultes, ils disent leur regret de ne pas l’avoir fait. C’est à nous adultes, à ce moment clé, de penser à leur place, de savoir ce qui est le mieux pour eux. »

Isabelle Palacin

Eric Trappeniers « C’est ma place! Apprendre à être soi sans renoncer aux autres »  aux éditions Dunod (à paraître le 16 mai).

Voir aussi l’interview de Marie FUGAIN