“Il faut agir sur l'image du tabac dans la société” | la maison du cancer

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“Fumer jeune, c’est se modifier le cerveau à vie”: le Professeur Bertrand Dautzenberg, pneumologue à La Pitié-Salpétrière, président de l’Office français de prévention du tabagisme, ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de dénoncer les méfaits du tabagisme chez les jeunes. Il explique également ce qu’est une prévention efficace auprès de cette population.

Quels sont les mécanismes biologiques à l’oeuvre lorsqu’on fume?

Bertrand Dautzenberg: Dans une cigarette se trouvent 60 substances cancérigènes: une pollution qui se dépose directement au fond du poumon. Le goudron est notamment composé de benzopyrène, un cancérogène qui abîme la protéine P53. Celle-ci est essentielle à notre santé car elle nous protège des erreurs de transcription de l’ADN. Elle est l’équivalent d’un correcteur d’orthographe: elle permet de mettre à la poubelle les cellules anarchiques. Lorsqu’elle est fragilisée, c’est tout notre système de défense qui est mis à mal. Ce constat est valable même pour les bébés dont le père est fumeur: ils ont des protéines P53 moins efficaces que ceux dont les pères sont non fumeurs. De plus, si le tabac est associé à d’autres facteurs, comme l’amiante ou d’autres polluants professionnels, le risque de cancer est multiplié.

Les cancers de la gorge et de la thyroïde sont en diminution car les cigarettes d’aujourd’hui produisent une fumée moins irritante que les Gauloises d’antan. Les cancers du poumon restent eux très dangereux. ils sont en forte augmentation chez les femmes.

Arrêter de fumer est efficace non seulement en prévention, mais aussi comme élément du traitement. Cela multiplie par deux les chances de survie et augmente l’efficacité de la chimiothérapie.

Quel est l’état du tabagisme chez les jeunes aujourd’hui?

B.D.: Jusqu’à encore récemment, la tendance était positive. En 1991, au moment du vote de la loi Evin, 50% des jeunes sortaient du lycée en étant fumeurs. On en est à 25% aujourd’hui. Le premier Plan cancer (2003-2007) a eu une efficacité remarquable: l’augmentation des prix couplée à un discours sur le mode: “Je déclare la guerre au tabac” a bien fonctionné. Sur Paris, par exemple, le tabagisme avait alors diminué de 80% chez les collégiens. Malheureusement, le deuxième Plan cancer (2009-2013) a stoppé cette tendance. Au lieu d’augmenter les prix de 10%, ce que nous souhaitions, les pouvoirs publics se sont accordés sur une hausse de 6% qui était le compromis demandé par l’industrie du tabac.

En France, de manière générale, on compte 2% de fumeurs de plus qu’au moment du premier Plan cancer. Chez les collégiens, le tabagisme est reparti à la hausse: plus 25% à Paris… Théoriquement, la vente de tabac aux mineurs est pénalisée; dans la réalité, les buralistes sont très très rarement verbalisés.

Quelle prévention est efficace auprès des jeunes?

B.D.: Ce qui marche, c’est quand on agit sur l’image du tabac dans la société. Les jeunes fument pour suivre la mode. Sur ce point, les filles sont encore plus réactives que les garçons. Chez les collégiens, les deux tiers des fumeurs consomment moins de quatre cigarettes par jour, et/ou ne fument pas quotidiennement. Par contre, chez les lycéens, les trois quart des fumeurs fument tous les jours et/ou plus de quatre cigarettes. Ils sont déjà dépendants. D’ailleurs, les trois quart des adultes dépendants ont commencé à fumer entre 14 et 17 ans, un moment où le cerveau n’est pas encore complètement formé et où se grave alors la dépendance à la nicotine. Fumer jeune, c’est se modifier le cerveau à vie. Montrer que le tabac est un polluant toxique, vendu par des multinationales qui font des milliards de profit, résonne auprès des jeunes.

Mais il faut que l’on soit très vigilant. Il y a quelques années, c’était la mode des cigarettes parfumées. Aujourd’hui, c’est la chicha qui sert d’initiation massive au tabac: c’est aux plantes, soit disant “naturel”, on ne tousse pas… Deux tiers des jeunes de 15 ans ont déjà fumé la chicha, alors qu’une bouffée de chicha est aussi nocive qu’une bouffée de cigarette.

Propos recueillis par Claire Aubé.