Une Barbie chauve pour les enfants malades : une bonne idée ? | la maison du cancer

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Deux mères américaines ont demandé à Mattel, le fabricant de Barbie, de commercialiser un modèle de poupée sans cheveux. Objectif ? Aider les enfants malades et ceux concernés par la maladie d’un proche à changer leur regard sur le cancer. Que penser de cette initiative ? Réaction du Dr Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre spécialiste de la maladie chez les petits.

 

Mise en ligne juste avant Noël, une page Facebook intitulée « Beautiful and Bald Barbie » crée le buzz sur la Toile. Au 1er février, plus de 140 000 personnes avaient déjà rejoint la communauté d’adhérents à cette cause ; Jour après jour, contributions et commentaires enthousiastes alimentent le site tandis qu’une pétition en ligne à destination de Mattel accumule les signatures virtuelles. Si tout ce qui touche à la souffrance des enfants malades génère souvent une forte implication émotionnelle, et si nos amis américains sont friands de ce type d’action spectaculaire, une telle initiative peut toutefois laisser dubitatif.

Car derrière la démarche, probablement bien intentionnée, de ces deux femmes directement concernées par le cancer – l’une a été malade, l’autre a vu sa fille confrontée à une leucémie – on peut s’interroger sur la pertinence et l’utilité d’une telle demande.

Des représentations d’adultes

Imaginer qu’une poupée Barbie puisse compenser la perte d’estime de soi liée à la perte de cheveux est le fruit de réflexions d’adultes projetant sur leurs petites filles leurs propres représentations : la perte de cheveux entraînerait une souffrance chez l’enfant ; l’estime de soi serait directement reliée à l’apparence physique. Deux hypothèses contestables.

C’est bien là où le bât blesse : entre les projections des adultes et la réalité telle qu’elle est vécue par l’enfant, il existe parfois la profondeur d’un abîme. « Je ne crois pas que la perte de cheveux représente ce qu’il y a de plus difficile à vivre pour les enfants malades », estime le Dr Patrick Ben Soussan, pédo-psychiatre et responsable du département de psychologie clinique à l’institut Paoli-Calmettes à Marseille.« Le fait de ne pas aller à l’école, et de se sentir isolé, les effets autres des traitements et les hospitalisations nombreuses sont sans doute bien plus pénibles pour ces enfants  que se retrouver chauves», poursuit-il.

Par ailleurs, établir un lien si étroit entre l’estime de soi et l’apparence physique relève d’une certaine représentation sociale de la féminité: « L’image de la femme véhiculée par Barbie est quand même très rétrograde : c’est le fantasme de la bimbo blonde aux mensurations stéréotypées. Je trouve cela assez étonnant que des mères d’aujourd’hui puissent adhérer à ce modèle de représentation incroyablement sexiste de la poupée biotoxée, anorexique et bien sûr « totale blonde »», poursuit le Dr Patrick BenSoussan.

Quant à savoir si une poupée chauve pourrait plaire à un enfant malade, rien n’est moins sûr. « Qu’est-ce qui nous fait croire que les enfants malades auraient envie de jouer avec une poupée chauve ? », questionne le Dr Patrick Ben Soussan. «Tous les petits ont besoin de rêve et de magie. Une petite fille qui a perdu ses cheveux n’aurait-elle pas le droit de se raconter des histoires de fées et de princesses, de se faire coiffeuse,  de peigner la chevelure longue de sa poupée ? ».

 La médiation par les jouets

Un tel projet amène aussi à repenser la question de la fonction symbolique du jouet et à son rôle de médiation avec la réalité extérieure : « Les jouets n’ont pas vocation à représenter la réalité, rappelle le Dr Patrick Ben Soussan. Aucune petite fille ne ressemble à Barbie. Le propre de cette poupée, c’est bien de rester un mythe !»,  

Le jouet a notamment pour fonction de convoquer la dimension imaginaire, le rêve et la créativité chez l’enfant. Il peut habilement servir de support de médiation dans bien des situations et notamment lorsque la réalité est douloureuse. Et le pédopsychiatre de poursuivre : « Couper les cheveux de sa poupée ou habiller la tête de son nounours avec un bandana s’avère bien plus constructif et créatif que de jouer avec une Barbie chauve. Cela permet à l’enfant d’exprimer ce qu’il en est de la transformation physique qu’il a vécue et d’en faire quelque chose, d’être actif dans son rapport au corps et à la maladie».

Créer le lien : le meilleur soutien à l’enfant malade

Le projet de commercialisation d’une Barbie chauve s’appuie aussi sur un autre argument : la poupée pourrait aider les enfants concernés par la maladie d’un proche. La perte de cheveux est en effet une situation difficile à vivre non seulement pour la maman malade mais aussi pour ses proches. Dans quelle mesure un jouet pourrait-il aider ces enfants ? Là encore, la réponse n’est pas simple : « Il n’est pas fréquent encore qu’une femme anticipe la perte de ses cheveux et en parle à ses enfants»,  observe le Dr Patrick Ben Soussan. « Beaucoup d’entre elles  vont chez le coiffeur le matin et rentrent le soir avec une perruque. Pour les enfants, c’est une transformation un peu brutale, non ?  Aborder cette question dans la relation me semble donc bien plus important que d’utiliser un jouet pour aider l’enfant à intégrer la réalité. » Et puis, les cheveux de maman vont repousser, immanquablement, mais Barbie elle, restera toujours chauve. « Toujours malade ? » interroge le Dr Patrick Ben Soussan qui sous-entend que les enfants seraient alors amenés à penser que la maladie pourrait ne jamais guérir.

Après réflexion, le bien-fondé du projet « Bald Barbie » montre vite ses limites. Bien plus que le recours au jouet, le meilleur soutien trouve sa place dans le lien avec l’enfant. « L’enfant a besoin que l’adulte mette des mots sur l’expérience qu’il traverse », rappelle le Dr Patrick Ben Soussan. Partager du temps, échanger paroles et sourires, construire des jeux ensemble… autant de manières plus souhaitables que de lui faire cadeau d’une Barbie lorsqu’on veut l’aider à faire face à la maladie. « Au fait, à quand un Ken chauve ? » conclut le pédopsychiatre.

Nathalie FERRON

Patrick Ben Soussan est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « l’enfant face à la mort d’un proche”  co-écrit avec la journaliste Isabelle Gravillon, éd. Albin Michel 2006